« A contre-science » de D.Pestre

A contre-science, Dominique Pestre, Politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Le Seuil, 2013, 251 p.

Une série de « récits » 1 détaillent l’aventure qu’est la découverte ( un « dévoilement de la nature ») d’un fait scientifique. Ce mot de « récit » revient souvent sous la plume de D.Pestre. Une autre définition de récit renvoie à la mise en intrigue car « toute action humaine peut se lire comme un texte ».

C’est cela qui au fond ,fait l’unité du livre. Rendre compte de la complexité des savoirs qui ne sont pas création « ex nihilo », spontanée, qui ne sont pas une opération purement intellectuelle mais s’inscrivent dans une complexité, dans une temporalité, dans une concret faits d’hommes et de femmes, de combats, d’argent, de techniques, d’habiletés, d’hésitations, de compétitions,de souffrances, d’échecs, de bruits de fond.

Découvrir, c’est toute une histoire !

Il y a des lieux, des institutions, des savoir-faire, des appuis (en amont et en aval), des écoles pour apprendre, des traditions et des spécialisations,des manières de faire savoir et de discuter,..

L’auteur 2 développe 5 thèses pour « penser les sciences de laboratoire ».

  1. Comment faire advenir une vérité du monde qui existerait , par hypothèse,indépendamment de lui ?
  2. L’acte expérimental est un « travail »3, un labeur pour faire advenir des phénomènes.
  3. Ce travail est confrontation au monde, il a ses limites, il n’est pas possible d’atteindre la vérité absolue.
  4. Si la science veut comprendre le monde, elle veut aussi le transformer par ses techniques.
    « Qu’est-ce que la science fait au monde, qu’est-ce que le monde fait à la science ? ».
  5. La science est une aventure collective. Tout savoir est co-construit à partir d’autres savoirs.

Ignorance et savoir. Les scientifiques à la rencontre de la société.

Ce n’est pas si simple.Il faut aller au-delà de la binarité : savoir-ignorance, vrai-faux, intéressant, inintéressant,…Savoir et ignorance sont comme « tissés ensemble », tout savoir est porteur d’ignorance, on pourrait dire d’ignorances nouvelles.

« En ce sens, la science moderne (…) a fait le vide autour d’elle et s’est placée en seule détentrice du pouvoir de dire le vrai… Égalant savoir et vérité ,certifiée par des procédures particulières, égalant ignorance et refus de ces procédures particulières, elle a tendu à dichotomiser ce qui pouvait encore relever avant elle, d’une certaine continuité » (p.66).

Mais l’ignorance, (identifiée parfois au mal) a ses avantages ( pour certains) et elle peut être socialement fabriquée.

La boîte noire, ce concentré de savoirs s’interpose entre l’utilisateur et le fabricant: elles sont nombreuses : OGM, NTIC,…

Que l’on songe aussi, aux continents non explorés que sont certaines maladies tropicales, certaines méthodes ancestrales,…Le nuage de Tchernobyl s ‘est arrêté aux frontières de la France. Que contient une innocente (?) cigarette?Bien des connaissances ne sont pas rendues publiques,sont cachées.

Il y a aussi les « marchands du doute »4. Par exemple , en ce qui concerne le climat :toute connaissance a ses points faibles (souvent au plan de la méthodologie) mais ils sont contre-balancés par une montagne d’autres faits irrécusables! Autre exemple, la cigarette encore.

Les savants et leurs savoirs sont situés en tant qu’acteurs dans la société, en tant que dépositaires de pouvoirs, en tant qu’agents économiques,apportant santé ou toxicité,espoirs ou menaces,..Ils sont donc jugés, acceptés dans la mesure de leur « efficacité », de ce que les experts appellent la « bonne science ». (la bonne nouvelle d’aujourd’hui). Mais qu’est-elle ?

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Un exemple ? Les agronomes en Afrique : ils préconisaient le labour profond comme apport de la science aux paysans ignorants. Qui suivent les bons conseils et vont à la catastrophe. (érosion,…). Observations judicieuses des scientifiques qui pourront publier leurs observations et sont gagnants. Et le paysan africain ? Toujours ignorant ou savant 5 qui s’ignorait?

Quelle leçon ? Garantir la pluralité des institutions productrices de savoirs. Être ouvert à la diversité des demandes sociales (demandes des associations de malades, de sécurité en matière de chimie). Encourager les recherches qui ne visent pas le seul progrès technico-commercial. S’ouvrir à l’hétérodoxie ( en décalage par rapport à la doxa dominante portant sur le court terme). Laisser des chances à la diversité des recherches, par exemple,à la recherche en agriculture biologique, alternative à l’agriculture type OGM, mais dont les moyens sont infinitésimaux par rapport aux moyens développés par Monsanto.

Les experts, arbitres de la bonne science ? Oui, mais …

  • Ils n’ont que des savoirs limités, leur science est partielle. Serait-elle partiale ? Il y a en tout cas, une déclaration de non affiliation (ou d’affiliation) qui s’impose. « D’où parlez-vous ? ».
  • Il ne faut pas démarrer par une déclaration de consensus mais mettre sur la table tous les avis dans la variété de leurs divergences. Une publicité égale doit leur être assurée. La confrontation doit être organisée de manière méthodique. Les intérêts des uns et des autres doivent apparaître, les divergences expliquées6.
    Certains organismes internationaux ont édicté des règlements qui s’imposent auxpopulations mais n’ont pas de base démocratique.
  • Il faut favoriser les apprentissages collectifs, en d’autres mots, donner aux populations locales les moyens (informations,formation d’une opinion, …) et la possibilité de présenter des solutions alternatives,… Tout savoir doit être analysé à partir de cadres d’analyses multiples.
  • Il faut laisser sa place à la contestation, condition de toute bonne expertise.Le conflit est une chose normale.

Quelle place pour les intellectuels ?

Bardés de savoirs mais « ignorants de notre propre ignorance », confrontés aux demandes de la société.

Nous sommes des savants cherchant à dire la vérité générale des choses ; des intellectuels débusquant les problèmes qui pèsent sur une société ; des experts mais mandatés par qui ?; des citoyens engagés dans des combats pour des causes qui nous paraissent justes.

Science, économie et société depuis trente ans.
(Chronique d’une mutation).7

Depuis le début des années 1980, l’univers des savoirs scientifiques et techniques a profondément changé.

  • Un dynamisme exceptionnel des productions techno-scientifiques. Renouvellement des produits et consommation ont pris des dimensions globales et de masse.
  • C’est une société monde qui émerge, de moins en moins régulée par des instances nationales. Les systèmes de régulation ont à présent des dimensions planétaires (la finance internationale en est un exemple).
  • Le couple actionnaire/ client ( volatile) est à satisfaire. L’offre doit deviner les besoins, les créer éventuellement, les satisfaire par une course à l’innovation.
  • L’Université doit obéir à des logiques marchandes, se « mobiliser » pour l’avenir économique du pays,passer des contrats avec l’entreprise, perdre une bonne part de son autonomie, de ses capacités d’initiative propre. L’Université devient un business de recherche organisé autour de priorités définies conjointement avec les entreprises. L’évaluation du travail des universités se doit de répondre à ces objectifs.
    Quelle est à cet égard la signification du classement des universités, dit classement de Shanghai ?
  • Les grandes entreprises innovantes ont leurs territoires, terres d’élection, localisés en quelques endroits de la planète. Un exemple est la production de logiciels qui a trouvé dans le sud de l’Inde un terreau privilégié.
  • Les sciences du vivant connaissent un développement spectaculaire, fulgurant. Le clonage humain mobilise les imaginations et les peurs. Récemment un nouveau sigle est apparu : les NBIC. Le sigle désigne un champ scientifique multidisciplinaire qui se situe au carrefour des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), de l’intelligence artificielle (I) et des sciences cognitives (C). Un champ particulier se donne le projet d’« augmenter l’homme ». La biologie synthétique est un autre exemple. Selon le groupe ETC, c’est un secteur technologique en bourgeonnement ,capable de créer des systèmes génétiques artificiels et de programmer des formes de vie à diverses fins industrielles. 
  • Autre lame de fond de ces changements spectaculaires : la nouvelle attention portée aux sciences de l’observation, aux approches globales. L’étude des écosystèmes, de la biodiversité, des pollutions de tout type, les questions climatiques. On peut y voir l’influence des mouvements écologistes.
  • On veut aussi contrôler au nom de la survie de l’humanité, de la justice : une débauche d’indicateurs dont le plus connu est la production de CO2 et de ses équivalents ( CH4 , N2O) si déterminant dans toutes les discussions portant sur l’évolution du climat.

La société du risque8

A nouveau,un récit. Il porte sur la manière dont les sociétés ont défini, rencontré , au cours des deux derniers siècles, le risque tel qu’il apparaissait lié au progrès technique.

Il y avait sous l’ancien régime, une police des nuisances aux pouvoirs très étendus. Elle pouvait interdire toute activité nuisible pour la santé et l’environnement. Mais c’était porter l’insécurité au sein de l’entreprise qui cherchait (en raison des investissements de plus en plus lourds) à se protéger.

De cette époque date le droit des brevets, source de sécurité encore pour l’inventeur. Sécurité encore, celle qu’apportent les normes. Elles servent de base à des décisions de justice du fait de dommages (pollutions,…) constatés à la propriété d’autrui. Mais il il n’y a rien ici qui vise l’anticipation d’un risque.

Dans les années 1880 se développe l’idée que le progrès technique est « naturellement » porteur de risques. Accidents sans faute (mais risque « professionnel» et droit légitime à la réparation pour l’ouvrier) dont doit se prémunir le patron… par des assurances. L’assurance va rapidement fixer le prix d’un doigt, d’une jambe, de la mort.Elle déresponsabilise le patron a priori exonéré de toute faute. On entre selon l’expression de J.-B. Fressoz, dans l’ère d’un progrès désinhibé.

Dans le premier XXème siècle, se mettent en place des comités chargés d’étudier et d’anticiper les produits mis sur le marché, notamment ceux de la nouvelle chimie de synthèse. De cette époque date la notion de protection sociale comme droit . Un effet induit est d’inciter les producteurs à mieux préparer la diffusion de leurs produits.

Mais très vite apparaissent deux exigences contradictoires. D’une part,les nécessités économiques (qui par exemple,demandent des pesticides efficaces pour protéger les cultures), l’affrontement à la concurrence ; d’autre part, la nécessaire protection de la santé.

L’après seconde guerre mondiale a vu se développer la protection contre les risques de la vie(maladie, chômage, retraite) ; le système des comités se généralise et devient international car les risques sont systémiques.
En même temps apparaît la notion d’
effet sans seuil, elle concerne par exemple, le nucléaire. Il n’ y a pas de dose de radiation qui soit sans danger. A l’inverse, peut-on dire, se développe la question des seuils à ne pas dépasser.pour les substances issues de la chimie. La « dose sans effet (toxique) observable » (NOEL, de l’anglais,no observed effect level) conduit à définir des concentrations maximales admissibles.

En parallèle, une nouvelle notion apparaît, complémentaire celle des facteurs de risque. Ils tiennent à des facteurs génétiques, à des habitudes alimentaires (trop de graisses, pas assez de légumes) ou à des addictions (alcool, cigarette). Tout cela est étudié en profondeur par des analyses statistiques très fines (épidémiologie, cohortes,…).

La société du risque ?

C’est celle d’aujourd’hui. S’opposent un « nous » indifférencié qui inclut l’individu , les groupes sociaux, la commune humanité , la planète toute entière, d’une part. D’autre part, un extérieur menaçant, incertain en raison de certains rêves prométhéens, de l’UBRIS de certaines technologies devenues menaçantes.
La demande de sécurité prend de multiples visages : sécurité sociale, civique, environnementale , elle touche tous les aspects de la vie. Et le « risk assessement », l’évaluation du risque devient la préoccupation de toute vie individuelle comme de toute vie commune.

Sciences et participation des populations9

Comment les populations participent-elles au choix et à la régulation des technologies qui affectent les modes de vie, l’environnement ou la santé ?

Comment les non-scientifiques participent-ils à ces débats ? (les 3 modèles selon Michel Callon).

  • La « science » est une forme de vérité supérieure et sur cette base, on peut faire les meilleurs choix.
  • Les savoirs sont distribués dans le social et il importe d’en tenir compte.Avec l’aide des experts. C’est le modèle du débat public sur les savoir experts.
  • La co-production des savoirs. Notamment par la participation des non-spécialistes. La dynamique d’évaluation est d’emblée collective.

Dans la foulée, reconnaître que les savoirs sont distribués dans le social : savoirs artisans, agricoles ou amateurs ( le jardin de Grand Père), savoirs des associations et des mobilisations pour des causes diverses. Tous ces savoirs se maintiennent à côté des savoirs officiels car ces derniers ont aussi leurs points aveugles, sont limités, partiels et partiaux.

Les savoirs de ces associations?

Il y a ceux qui sont simplement passionnés de connaissances naturalistes ou astronomiques.

D’autres protestent contre les effets non-anticipés des produits techno-scientifiques (OGM, amiante, radiations nucléaires,..).Comment sont évaluées ces nouveautés mises sur le marché avant que soient discutés leurs effets sociaux, environnementaux, pour la santé ?.Les associations ne sont en mesure de réagir qu’après-coup.

D’autres associations vont plus loin et proposent des modèles alternatifs de développement.Avec elles, on entre dans le politique. Pour les caractériser, on parle de citoyenneté scientifique, d’un type d’empowerment.

Le débat peut être organisé par en haut, par une approche top down. Ainsi, les « jurys de citoyens ».Ces derniers selon les cas, seront des militants actifs, engagés ou au contraire, ils feront partie de la majorité silencieuse et seront parfois tirés au sort.

Quand le problème est « global », quand il s’agit de la terre, de son climat, de sa protection, il ressort d’ une gouvernance mondiale.L’exemple type est le GIEC( groupe international d’experts pour le climat).Ce sont encore les conférences de Stockholm, Rio ou Johannesburg. Des milliers d’ONgs se sont retrouvées pour débattre.

La question des « biens communs »10

A qui appartiennent les connaissances ? On évoque pêle-mêle la question de rétention de l’information, de l’ignorance organisée, des brevets qui s’appliquent de plus en plus à des questions de biologie fondamentale.

Le climat, l’eau, l’air , les forêts ne sont-ils pas destinés un jour à être privatisés ?11

La bonne gestion des ressources n’exige-t-elle pas leur privatisation ?

Ne peut-on envisager des formes intermédiaires de propriété ?

De nouvelles formes de participation ?

Par exemple, les « engagements volontaires », les chartes de responsabilité des entreprises à la suite

de tables rondes organisés par des grands producteurs de produits (Nestlé, Unilever), par de grosses ONGs ( par exemple WWF), par des partenariats public privé (PPP).

Cela débouche sur l’établissement de normes privées, sur un catalogue de « bonnes pratiques », de « best available techniques », sur des dossiers d’évaluation (environment impact assessments).

Le marché ( par exemple, le marché carbone) ne se laisse pas oublier et l’on se met à comptabiliser et à payer les services écosystémiques, les services climatiques.

On gouverne avec des outils nouveaux, le fact-based management, l’evidence-based medicine , le benchmarking,..

Mais qui jugera les juges ?

Qu’est-ce que cela signifie pour les acteurs que nous sommes adeptes d’une bonne gouvernance ?

  • La redéfinition par les acteurs privés de la régulation et du droit.
  • La montée des managers de la gestion publique des individus et des institutions.
  • L’administration des êtres par la mise en concurrence permanente,
  • L’objectivation par le nombre, la saisie des acteurs par le chiffre (le quantitatif) les obligeant à se redéfinir continuellement.
  • L’invalidation des savoirs professionnels et de tout mode alternatif de jugement d’évaluation (par les pairs par exemple).

Le développement durable, un trompe-l’œil ou une vraie mobilisation?12

On a dit que le développement durable était un oxymore en ce sens que le développement (au sens d’un développement centré sur les valeurs de l’Occident) ne pouvait pas être , presque par définition, durable13.

Plus intéressant que cette dichotomie un peu manichéenne, est le regard porté, sur la compréhension,l’annexion de cette expression par notre vocabulaire journalier mais aussi par toutes les institutions, tous les groupes d’intérêt.

L’expression résume un projet de société qui selon le rapport Bruntland (1987) reposait sur trois piliers : un idéal de justice sociale pour la planète et pour les générations futures, un idéal de précaution et de justice environnementales et enfin un idéal politique par la participation de tous à la décision et au choix.

Ce triple idéal doit se vivre dans des sociétés, des logiques bien différentes.

En effet, il y a différents types de savoirs, différents types de vécus, différentes visions du monde (weltanschauung) qu’il faut mobiliser pour aborder des problèmes d’une complexité inouïe au niveau global comme au niveau local.

Un premier niveau d’analyse repère des logiques de marché et de consommation basés sur la défense d’intérêts particuliers (le marché seul est intelligent et efficace) et d’autre part les logiques de choix collectifs, de collaboration ,d’entraide, comme vecteurs d’un développement durable.

Ces deux logiques ont des rapports au temps très différents : pour la première, le court terme va de pair avec des bénéfices immédiats, calculables, quantifiables (how much?) ; la seconde se donne un vaste horizon de justice pour la terre et les générations futures, d’acceptation de la lenteur des solutions à trouver en commun.

Oxymore ou non, l’objectif développement durable est plus qu’un slogan, un lieu commun: il oblige à la réflexion, différencie les politiques, il est un révélateur des objectifs, des méthodologies pour faire face à ce que sera demain pour la terre.

Prenons le cas du monde des affaires face au développement durable.

Il y a d’abord un vocabulaire qui peut être trompeur ( comme l’expression, développement durable elle-même) 14 : transparence, bonne gouvernance, engagements volontaires,…
Le développement durable est une idée qui se vend et permet d’investir de nouveaux marchés, celui des technologies vertes, d’édicter de nouvelles normes( qui les a produites?).

Sur ces normes ? Il faut d’abord, une norme simple : les émissions de CO2 y répondent  ; la norme peut avoir une valeur positive ou négative selon qu’elle contribue à augmenter ou à diminuer les émissions.Dans ce denier cas, on parlera de « services écosystémiques ».

En second lieu, définir des droits de propriété : c’est essentiel si l’on veut vendre ou acheter. Qui possède la biodiversité, où se trouve la plus grande partie de la biomasse ? Deux richesses qui peuvent faire l’objet de transactions commerciales !

Troisième principe, celui de la compensation.Vous polluez moins que moi, moins que ce que vous avez droit de faire ? Vendez-moi ce droit à polluer ! Autre transaction, cette fois avec la nature. Ce qui est détruit ici peut être compensé ce qui est créé ou économisé ailleurs.

Quand les institutions s’y mettent.

Elles y vont aussi de leurs normes, définies par des autorités non légitimées par l’élection. La Commission européenne en est un bon exemple. Non que tout soit mauvais : déclarer sa préoccupation,montrer ce que l’on fait, enserrer dans des contraintes, c’est sans doute le début d’une sagesse environnementale, une attention aux revendications de la société civile.

Mais pour certains, le développement durable, c’est dangereux.

Les principaux arguments sont développés par deux fondations américaines : Heritage et Entreprise. Les voici , en résumé :

  • les énoncés du GIEC ne sont pas waterproof.
  • Les engagements volontaires n’engagent que ceux qui y croient.
  • Ce qui compte, ce sont les émissions actuelles. Foin des manières de penser la justice internationale, de reconnaître des responsabilités passées, de payer des éco-réparations.
  • Les technologies vertes sont la clé d’un développement durable pour demain et c’est au marché de les valoriser.
  • Le multilatéralisme est un danger. Surtout ne pas faire confiance aux Nations-Unies. Primauté des États dans la défense de leurs intérêts.
  • Toute idée d’anticipation, de planification doit être abandonnée. C’est à l’intelligence des marchés qu’il faut s’en remettre.

Voici la conclusion de l’auteur.

« Quel que soit notre attachement au développement durable, au partage des savoirs et aux modes collectifs de décision, quelle que soit la grandeur de ces idéaux dont nous pouvons avoir une conviction profonde et intime, nous devons savoir que le monde social est ainsi fait que cette évidence n’est pas partagée, qu’elle sera au contraire, combattue ».

Un dernier chapitre15, difficile.

Les études sur les sciences (sciences studies).

Épistémologies, ontologies et attitudes politiques.

Je ne retiendrai que ceci ( pp.215-217).

Dans une controverse, affirmer une posture sceptique comme règle de méthode.

Soit on adopte une attitude symétrisante (je traduis : on ne prend pas parti sinon de neutralité ; formellement, tout est OK ; les règles du jeu sont respectées ; le débat a été mené de manière équitable).

On peut dans une seconde attitude , adopter un dispositif critique qui dévoile l’injustice du récit des vainqueurs.

Cette dernière attitude est par exemple, le fait des mouvements féministes des années 1980. Elle met en évidence le vécu des injustices, des invisibilisations, des vulnérabilités.Lorsque l’on est pris dans ces situations, en tant que femme par exemple, dans une relation asymétrique, il est important de produire des savoirs propres et alternatifs dévoilant ce qui est masqué par les savoirs victorieux.

D’autres exemples peuvent être pris dans les relations Nord-Sud.

Dans l’exemple des savoirs qui nous préoccupent il faut tenir compte des savoirs de « tous les sujets connaissants » que nous avons évoqués plus haut, depuis les lanceurs d’alertes jusqu’aux savoirs du paysan africain(les sachants de Bukavu) .Mais tout savoir est de ce monde, il est toujours formulé dans des langages partiaux ! Prétendre que le problème doit être posé en général 16n’est pas qu’une illusion, nous répètent les féministes. Il n’est pas de savoirs non marqués et il s’agit d’une erreur qui a des effets politiques majeurs dans l’ordre social.

Quand pour finir, l’auteur prend son envol !

« … Si nous évoquons un monde plutôt heureux et ouvert sur d’infinis possibles, il se pourrait qu’il soit temps de considérer le côté obscur de la force, (de cette doxa17), de voir ce qu’il simplifie et nous fait oublier.

Mon sentiment est que le monde … tend aujourd’hui à faire oublier les profondes limites de la capacité d’action dont disposent certains acteurs.

Mon sentiment est que le monde créé par ces notions rend invisible les contraintes qui pèsent sur certains,…

Mon sentiment est que cette doxa instille l’idée que le neuf, l’émergent , le mobile sont des biens en eux-mêmes-ce qui est problématique en contexte d’apologie de la flexibilité et des délocalisations-…

Mon sentiment est que ce cadrage euphémisela violence sociale, la rend peu visible et écrête la complexité déjà structurée du monde ».

Réintroduire de la complexité et des différences, dans un monde où la violence a les habits rutilants de la science, voilà quelle était l’ambition de ce livre.

Michel Ansay 03 mars 2014. (résumer, c’est trahir!)

 

NOTES

1« D’une succession de moments quelconques, faire une histoire sensée ». Http://www.fondsricoeur.fr/index.php?m=40&lang=fr

2Chapitre 2, Pour une pensée de l’expérimentation.

3Du mot tripálĭum (instrument de torture) , souffrance, tourment.

4Comment ne pas évoquer l’article de Seralini et al. ? Envoyé aux gémonies pour cause de défaillance statistique ?, rayé de la revue, devenu invisible, condamné à l’inexistence ?  « Bien qu’aucune erreur ou fraude n’ait été constatée, les résultats présentés […] ne sont pas conclusifs ». (Food and chemical toxicology).

5« Sachant » comme dit A. Cihyoka de Bukavu (RDC).

6Par exemple, les réformes du Codex alimentarius mettent-elles en priorité les normes de sécurité minimales (en matière de santé, par exemple) ou au contraire, des normes destinées à la normalisation du commerce ? (p.82-83)

7 pp. 91 -114.

8 pp. 115-139.

9pp.141-168.

10Il s’agissait alors des parcours immenses parcourus par les peuples pasteurs. Il s’agit aussi du phénomène des « enclosures » qui a vu en Angleterre la fin du régime des terres communes. Voir la lettre n° 17 du blog http://partagesavoirs.blogspot.be/

11Voir la  lettre n° 16 du blog http://partagesavoirs.blogspot.be/ sur le climat

12pp.169-189.

13Mais au sens de J. Ki-Zerbo, le grand historien de l’Afrique noire, « le développement est un passage de soi à soi-même à un niveau supérieur par rejet ou assimilation organique et historique d’éléments internes ou externes ».

14Il faut mettre le développement durable à toutes les sauces, écologistes, communistes, néo-libérales,.. c’est ce qu’on appelle le « green washing ».

15pp. 193-21³9.

16Je ne résiste pas à l’envie de citer Paul Ricoeur, Histoire et vérité, Seuil, 1967, p. 111. « Les ultras d’Amérique et les communistes voudraient nous enfermer dans leur dualisme ; compliquons,compliquons tout; brouillons leurs cartes; le manichéisme en histoire est bête et méchant ».

17 Un ensemble d’idées largement partagées mais sans base objective. On pourrait dire : « l’opinion commune ».