Arrêtez, il n’ y a plus de grands récits!

Lecture de « la Condition postmoderne » de François Lyotard (1979)1.

On ne va plus se battre pour/avec la science au nom de grands récits ou de grandes idées mobilisatrices de nos imaginaires: développement, égalité, progrès, émancipation, justice, vérité,2….

C’était le thème de la science dite « moderne« . Au nom de ces valeurs, la science produisait , croyions-nous, un discours pour légitimer ses institutions, ses règles du jeu, en d’autre mots, un « métarécit ».

Le monde postmoderne se caractériserait par une incrédulité par rapport à ces métarécits. Cette crise de légitimation touche le monde de l’université, entraîne le doute des savants 3.

Mais une nouvelle légitimation apparaît au sein d’un système dont le mot d’ordre est « efficacité », « soyez commensurables », prêtez-vous à la comparaison, à la compétition,…

Ce nouveau critère d’efficacité n’est pas pertinent pour décider de ce qui est vrai, de ce qui est juste.

Publié en 1979 sous la forme d’un rapport sur le savoir dans les sociétés les plus développées, ce livre court (109 pages) est dense . Il fut proposé au Conseil des Universités auprès du gouvernement du Québec. Mais laissons la parole à l’auteur, parole que nous prenons le risque de résumer et sans doute plus encore,en intervenant ça et là, de travestir.

Depuis plus d’un siècle, les sciences et les techniques de pointe se sont portées sur le langage. Si dans notre vie de tous les jours, l’ordinateur et ses déclinaisons innombrables, le DNA et les applications de son déchiffrement 4,… prennent de plus en plus d’importance , c’est que la connaissance peut être évaluée en quantité (en bits) d’informations.Le savoir scientifique quantifié est et sera de plus en plus un produit qui peut être vendu. Il sera consommé pour être valorisé dans une nouvelle production. Il est objet d’échanges 5. Il a perdu de sa valeur d’usage. Savoir et pouvoir sont les deux faces d’une même pièce de monnaie. Mais cette monnaie est occidentale.Nous vivons dans une société de connaissances et dans une société de langages.

Laissons là l’ordinateur et le DNA.

Revenons au langage humain. Nous nous livrons à un jeu dont le langage est la « balle ». On peut parler de « jeux » de langages. Nous nous livrons à des « coups » de langages, un vrai tennis.Participant à ce jeu, nous faisons société. Parler, c’est déjà agir.

Variété de quelques coups ou savoirs ?

  • Le coup (ou le savoir) « dénotatif » ou descriptif. Je dis »l’université est malade ». Je sais de quoi je parle, je peux argumenter, défendre mon point de vue dans des joutes oratoires où arguments et contre-arguments s’échangent, se répondent.

  • Le coup (ou le savoir) « performatif ». Moi, Recteur d’université, je déclare : « l’université est ouverte ».

  • Le coup (ou le savoir) « prescriptif ». « Donnez les moyens à l’université ». J’attends que le politique réponde à ma demande, à la demande d’un syndicat de professeurs ou d’étudiants.

La société est perçue comme un tout, un système auto-régulé dont on attend qu’il fonctionne, qu’il soit performant. Cette « grande machine » porte un autre nom, la technocratie (26) qui donne lieu à de l’ « arthrose bureaucratique ».

A rebours de ce type de grande machine (ou de savoir) dont le bon fonctionnement est nécessaire à une force productive impérieuse, il y a une conception critique ou réflexive qui s’interroge directement ou indirectement sur les valeurs et les buts d’un savoir, qui fait obstacle à toute « récupération ».

Un autre enjeu.

Disposer des informations.Rôle des experts. Informations transmises aux décideurs. Pas seulement le pouvoir politique (de moins en moins?) mais le pouvoir des entreprises (transnationales,..), des hauts fonctionnaires, des dirigeants,….

Face à ces décideurs, l’individu « atome ». Les atomes sont placés à des carrefours de relations, à des noeuds de circuits de communication. Ils sont déplacés par les messages qui les traversent, dans un mouvement perpétuel. Le lien social est dissous, les collectivités passent à l’état de « masse ». Un absurde mouvement « brownien » 6.

Mais il y a les institutions. Sont-ce des lieux de discussions, de jeux de ping-pong où les adversaires font feu de tout bois pour réussir un « coup »? Bien certainement, il y a des règles mais celles-ci peuvent évoluer.

On se heurte pourtant souvent au discours officiel des institutions : »il y a des choses à dire et des manières de le dire ». Un test? La possibilité de revendiquer? Des exemples: à l’université, à l’armée? On connaît la phrase: « quand on est…,on ferme sa… ».

Il y a d’autres savoirs que ces savoirs dénotatif, prescriptif, performatif,…

…seuls reconnus comme pertinents du point de vue des experts, répondant au seul critère de la vérité,donnant des compétences à ceux qui les possèdent.

Dans ces autres savoirs se mêlent des idées de savoir-faire, savoir-dire, savoir-écouter,..etc. D’autres critères interviennent : efficience, justice, bonheur, sagesse, beauté,…

Ces savoirs ont à voir avec la « coutume », avec la différence « sachants »/experts7, avec ce qui constitue la « culture » d’un peuple. Ces savoirs permettent de discriminer ceux qui ne « savent pas »: l’enfant, l’étranger.

Ce savoir (ces savoirs) est raconté. Il se présente sous la forme narrative.Le récit est la forme par excellence de ce savoir.

Il y a des héros (heureux ou malheureux), des mythes (sur lesquels fonder une société), des institutions, des légendes, des contes8. Dans la forme narrative, on trouve toutes sortes d’énoncés: dénotatifs, prescripitifs,évaluatifs, interrogatifs,…mélangés. Ces récits sont transmis d’une génération à l’autre et il n’est nul besoin de chercher une preuve. La pragmatique narrative populaire est d’emblée légitimante.

La vérité?

Dans son introduction au livre de J. Dréze et J. Debelle (1968)9, P. Ricoeur cite Jaspers : « c’est un droit de l’humanité en tant qu’humanité que la recherche de la vérité se poursuive quelque part sans contrainte ». A partir de ce postulat, la finalité de l’Université se déduit: « l’université a pour tâche de chercher la vérité dans la communauté des chercheurs et des étudiants ».

Quels sont les critères du vrai? L’argumentation? La preuve? La preuve de la preuve? Le consensus? Nous n’entrerons pas dans ce débat difficile.

Oui, le savoir narratif n’est pas soumis à l’argumentation et à la preuve. Aussi le scientifique classe le savoir narratif dans une autre mentalité: sauvage, primitive, sous-développée, arrièrée,faite de fables, d’ignorances, d’idéologies,..bons pour les femmes et les enfants,… »C’est toute l’histoire de l’impérialisme culturel depuis les débuts de l’Occident ».

Mais à y bien regarder, le savoir narratif n’est-il pas présent aux côtés du « savoir dénotatif » qui dit ce qui est. Notre science n’ a-t-elle pas ses héros célébrés , racontés par la presse et autres média? Ces héros ne sont-ils pas distingués par des prix, des académies,…? Ne se raconte-t-on pas l’histoire des grandes découvertes? Les vies d’un Louis Pasteur, d’un Claude Bernard,…ne sont-elles pas à ranger dans les grandes épopées? Le vrai m’est toujours d’importance quand il s’agit d’évaluer la changement climatique, les inégalités sociales,…Quelle preuve? Sinon celle de l’immense majorité des scientifiques du GIEC, celle que me racontent les journalistes sur base de la foi qu’ils prêtent à des experts eux-mêmes soumis à l’obligation de la recherche de preuves, celle des agriculteurs du Burkina-Faso ou de la RDC?

Le « vrai » m’est important, certes, mais aussi le « juste », la liberté, l’égalité,…

Ici surgit une autre question: « qui va décider? » Le peuple? Laissons la parole à l’auteur: « il ( le peuple) exerce sa compétence non seulement en matière d’énoncés dénotatifs relevant du vrai , mais aussi en matière d’énoncés prescriptifs ayant prétention à la justice« .

Tous les peuples ont droit à la science. Quelle conception sous-tend ce droit? Comment ce droit est-il organisé? Quelle est la finalité des institutions (en particulier de l’université)?

Nous ne suivrons pas exactement l’auteur dans cette analyse, nous emprunterons plutôt au livre de Dréze et Debelle10 déjà cité: « conceptions de l’Université ». Sans doute pourrait-on aussi écrire: « quelles légitimations de l’université? ».

Trois cas de figure sont principalement étudiés:

  1. L’Université de von Humboldt. Son penseur le plus éminent fut le grand philosophe K. Jaspers. L’ humanité aspire à la vérité. C’est la responsabilité partagée d’une communauté de chercheurs , enseignants et étudiants. Qui enseigne, cherche. Qui apprend, cherche et enseigne à son tour. « Enseigner, c’est faire participer au processus de la recherche11« (K. Jaspers). L’université est spéculative12. Un principe d’organisation est la liberté académique. Chez von Humboldt mais non chez Jaspers , la liberté va de pair avec la solitude.Chez von Humboldt, cette solitude est nécessaire à la liberté académique.
    Commentant la position de von Humboldt qui voulait en plus que la science contribue à « la formation spirituelle et morale de la nation », l’auteur constate la difficulté d’émettre des énoncés qui répondent à la fois au critère de la
    vérité et du juste. Le savoir scientifique n’est pas le seul pertinent pour décider du juste. Plus loin: « qu’une entreprise soit possible est une chose, qu’elle soit juste, une autre ».
  2. L’Université de A.N. Whitehead. La société aspire au progrès. Recherche et enseignement sont au service de l’imagination créatrice. Les nations progressives sont aussi celles où les universités sont florissantes13. Faire travailler ensemble deux générations: celle des jeunes imaginatifs, celle de l’âge mûr, expérimenté. L’institution les met à l’abri des contraintes et des pressions des autres activités professionnelles. « Une université transmet les connaissances mais elle le fait avec imagination » (Whitehead14).
  3. L’Université de Napoléon. En résumant à l’excès: l’université est un moule intellectuel au service de la stabilité politique de l’État. L’idée médiévale d’une communauté autonome des maîtres et des étudiants, vouée à la recherche libre de la vérité, a cédé le pas à la notion diamétralement opposée d’un corps discipliné et solide de hauts fonctionnaires, extension parmi d’autres de l’autorité politique 15.

Une autre légitimation: légitimation par la puissance.

« Le grand récit a perdu sa légitimité ». La raison? L’essor des techniques et des technologies qui a déplacé l’accent sur les moyens de l’action plutôt que sur les fins? Le capitalisme libéral avancé 16? Une science qui n’a pas trouvé sa légitimité … tombe au niveau le plus bas, celui d’idéologie ou d’instrument de puissance.

Les techniques sont initialement des prothèses d’organes: elles répondent au principe de l’optimisation des performances: augmentation de l’output (informations ou modifications obtenues), diminution de l’input(énergie dépensée) pour les obtenir. On voit s’ébaucher une équation entre richesse, efficience, vérité. « A la fin du Discours, déjà, Descartes demande des crédits de laboratoire! ».

Un dispositif technique exige un investissement; puisqu’il optimise la la performance, il peut aussi en optimiser la plus-value. Si cette dernière est vendue, une partie du produit de la vente peut être affecté à améliorer encore la performance par plus de savoir, de connaissances. « C’est à ce moment précis que la science devient une force de production, c’est-à-dire un moment dans la circulation du capital ».

On voit s’opérer un glissement dans le discours, s’installer un autre jeu de langage dans lequel l’enjeu n’est pas la vérité mais la performativité, le meilleur rapport input/output. On n’achète pas des savants des technicienset des appareils pour savoir la vérité , mais pour accroître la puissance.

Même légitimation de l’enseignement par sa performativité.

Sa mission sera de fournir des compétences, en particulier pour affronter la compétition mondiale, pour vendre sur le marché mondial. La tâche de l’enseignement supérieur s’en trouve réorientée. Elle comptait la formation et la diffusion d’un modèle général de vie qui s’inscrivait dans un récit d’émancipation (de liberté), une vie de l’esprit magnifiée, qui se donnait la tâche de former une élite capable de guider la nation dans son émancipation. Le savoir n’a plus sa fin en lui-même, sa transmission échappe échappe à la responsabilité des savants.

La question (dans un autre jeu de langage) que posent les étudiants professionnalisés n’est plus: « est-ce vrai? » mais « à quoi ça sert? est-ce vendable? ».

Un système stable

L’optimisation des performances pour être efficiente ne demande-t-elle pas un système stable dont on maîtrise les variables? Elle repose en tout cas sur l’idée d’un contrôle précis, d’un rapport toujours calculable, thermodynamique, entre les inputs et les outputs, entre chaleur et travail,…

Les données de la science moderne disent que la réalité est plus complexe: théorie quantique, principe d’incertitude, travaux de René Thom sur la théorie des catastrophes, travaux de Prigogine et d’ I. Stengers (la Nouvelle alliance, 1979).

En d’autres termes, »la science postmoderne fait la théorie de sa propre évolution comme discontinue, catastrophique, non rectifiable, paradoxale ». La science produit non pas du connu, mais de l’inconnu.

Ces données sont aujourd’hui de l’expérience de tous les jours. Un éminent paléoclimatologue, Wallace Broecker, écrivait en 1995 : « les données paléoclimatologiques nous rappellent avec force que, loin de se stabiliser par lui-même, le système climatique de la terre est une bête féroce qui réagit de manière excessive même lorsqu’on ne la dérange que de très peu ».

Ce qui change aussi, c’est que la terre « vivante » (ses océans, ses forêts , ses rivières,….) s’use à force d’être contrainte, exploitée.

Une légitimation par la paralogie 17.

Un thème est particulièrement développé. Comment le système socio-économique répond-t-il à la demande ou à la souffrance d’un besoin inassouvi?. Les besoins des plus défavorisés ne sont pris en compte que s’ils s’adaptent aux exigences de la performativité. On reconnaît cependant que leur non-reconnaissance peut déstabiliser le système. Les technocrates n’aiment pas faire confiance à ce que la société désigne comme ses besoins, car ils le « savent » mieux qu’elle même! .Leur discours est plutôt: « adaptez vos aspirations à nos fins sinon… »18.

Les immenses nuages de matière langagière 19 que forment nos sociétés peuvent-ils rencontrer la simplicité d’une pratique scientifique toute entière, totalisante, ordonnée à l’impératif d’efficacité, de performativité?

Pour que cette parole à côté (paralogie) puisse se faire entendre, pour que les décisions se prennent en connaissance de cause,un seule chose est nécessaire, fort simple en principe: « c’est que le public 20 ait librement accès aux mémoires et aux banques de données ». Pour que la réserve des connaissances qui est la réserve de la langue en énoncés possibles puisse se faire entendre. Et reconnaître 21.

1 F. Lyotard, La condition postmoderne,Aux éditions de Minuit,1979, 109 p.

2 Par exemple aussi, le « Phénomène Humain » (1956, Seuil) de P. Theilhard de Chardin : « le déploiement de la noosphère ».

3 Voir le manifeste:

4 Voir par exemple un dossier de la revue ESPRIT, Juillet 2014, Médecine: prédictions à risque.

5 et pourquoi pas de discussions, de recherche de consensus?

6 Récemment, j’entendais un journaliste français déplorant la disparition des grandes grèves au niveau national, intersyndical, populaire. Repli de l’individu sur lui-même?Défaillance d’un grand récit qui pourrait fédérer les « petits » pouvoirs?

7 Les « sachants » expression utilisée aussi depuis les années 80 par Augustin Cihyoka de Bukavu (RDC) pour caractériser les savoirs traditionnels : « soigner l’homme, l’animal, la plante, le sol ». Voir encore dans la lettre n° 24 la différence entre ceux qui connaissent « les choses » (les anciens) et ceux qui connaissent « des choses »(les plus jeunes).

8 Les dictons, les proverbes, les maximes sont de « petits éclats » de récits possibles (p.41).

9 J. Drèze et J. Debelle, Conceptions de l’université , « Citoyens », Éditions universitaires, Paris, 1968, 135 pages.

10 J. Drèze et J. Debelle,op.cit., notamment les pages 30-31.

11 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.52.

12 J.-F.Lyotard, op.cit.p.57

13 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.66.

14 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.78.

15 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.90.

16 En mots d’aujourd’hui, le néo-libéralisme.

17 Terme que je rencontre pour la première fois. Le mot a une acceptation dans les sciences de l’évolution mais c’est aussi : raisonnement involontairement erroné, suite à un mauvais enchaînement logique ou à des prémisses fausses (Wikipedia).

18 Note 222 de bas de page de l’auteur. C’est le paradoxe d’Orwell. Le bureaucrate parle: « Nous ne nous contentons pas d’une obéissance négative, ni même de la plus abjecte soumission. Quand finalement vous vous vous rendez à nous, cela doit être de votre propre volonté ».

19 Quelle belle expression pour dire l’immensité, le diversité des besoins,des paroles!

20 Et les chercheurs …Voir l’initiative « open access ».

21 Soit dit en passant, c’est un peu l’ambition de ce site : la diversité des savoirs.