Catholicisme – modernisme: 2 lectures

De Foucauld à Foucauld

Jean-François Six

Éditions du Cerf, 2016 (593p.)

et

Sommes-nous sortis du modernisme ?

Enquête sur le XXIème siècle catholique et l’après-concile Vatican II

Jacques Musset

Karthala, 2017 (282p.)

Deux livres en apparence, opposés par leur sujet, traitant cependant d’une même période de l’histoire du catholicisme mais se rapportant tous deux à des questions de pouvoir. Comment se partager le legs d’un Charles de Foucauld dont le parcours de vie est comme, en résumé, une façon d’exister entre pauvres et riches, entre chrétiens et musulmans. Pour le second, comment l’Église catholique détentrice d’une vérité auto-instituée a-t-elle en un peu plus d’ un siècle, abandonné (presque) cette posture de promontoire qui la rendait insensible aux questionnements de la raison,voire des femmes, voire des situations humaines ?

De Foucauld à Foucauld (J.-F.Six).

Charles de Foucauld (1858-1916).

Trois passions qui ne sont qu’en apparence, successives La passion de la vie, une rage laïque de comprendre. La passion de l’Absolu. Une conversion avec la radicalité qui caractérise le personnage.La Trappe à Nazareth et la rédaction d’une règle faite pour les anges, impossible. La passion des Autres. Une volonté de comprendre de l’intérieur et cela dans un Sahara austère mais riche de la langue et des traditions des Touaregs au milieu desquels il plante sa tente. Il n’est jamais question de convertir mais de se faire le frère, le frère universel, un évangile vivant.

Résume-t-on un livre de près de 600 pages  qui se propose d’examiner le legs de Foucauld, cent ans après sa disparition ? On peut dire que Nazareth et le Sahara , ces deux périodes successives, étaient grosses de deux initiatives que les années passant allaient juger différentes quant à leur esprit et à leurs pratiques mais sans doute merveilleusement adaptées à une nouvelle manière d’être dans le monde, dans la différence.

La première est chronologiquement, l’UNION, une confrérie dont Foucauld fut l’initiateur et un des premiers membres. Elle est caractérisée par son absence (ou presque) de structures, son ouverture à tout baptisé qu’il soit religieux, prêtre ou laïc. Ce n’est pas un ordre, une congrégation, il n’ y a pas de clôture mais une volonté comme le dira plus tard Madeleine Delbrêl d’être « laïcs parmi les laïcs », chrétiens parmi les musulmans, prêtres ou religieux à côté des laïcs, hommes ou femmes parmi les femmes et les hommes. Une personnalité forte a reçu le legs des mains de Foucauld. Il s’agit de Louis Massignon, un grand islamologue. Je sors de lecture ébloui par cette personnalité qui a défendu l’UNION contre vents et marées, l’a ramassée (comme il l’a écrit) alors qu’elle était oubliée, au mieux annexée sous forme de Tiers-ordre pour laïcs. Louis Massignon qui avait échangé avec Ch.de Foucauld plus de 80 lettres, meurt en 1962. J.-F.Six lui-même reçoit de L. Massignon la tâche de continuer l’UNION.

La seconde est le fait de deux personnalités très complémentaires n’ayant pas connu le père de Foucauld : René Voillaume, fondateur en 1933 des Petits frères de Jésus (PF) et Magdeleine Hutin , sœur Magdeleine, fondatrice (1939) des Petites sœurs de Jésus (PS). Elles se revendiquent de la règle si difficile (mais avec des adaptations) de 1899, de la période de Nazareth. La clôture, pour le père Voillaume, est stricte, la vie est communautaire, l’objectif apostolique. La combinaison des règles (vie apostolique et vie contemplative) n’est pas toujours aisée. Sœur Magdeleine , pleine d’entrain, d’enthousiasme poussera à une diversification des activités, à une multiplication des fraternités qui de fait, se sont multipliées partout dans le monde.

De 1917 à nos jours, le livre suit pas à pas ces deux dynamiques.

Il se termine par une « modeste charte » faite de textes de Charles de Foucauld mais aussi de textes de membres de l’UNION, depuis Louis Massignon et Sœur Marie-Charles1 jusqu’à aujourd’hui. Il est redit que Charles a voulu porter l’Évangile à travers une vocation de « défricheurs évangéliques », missionnaires isolés. Le lien entre frères et sœurs de l’Union, n’est pas fait de constructions strictes. Un vade-mecum à suivre non à la lettre mais dans l’esprit ; il y a encore les lettres de l’UNION, des rencontres informelles d’amitié.

Il n’est pas question d’arbitrer entre ces deux héritages (qui suis-je pour juger?) mais plutôt comme le disait la PS Magdeleine, de reconnaître que «  le père de Foucauld a l’âme assez grande, l’esprit assez large pour inspirer des vocations différentes »

En conclusion de cette brève introduction, il me sera sans doute reproché de ne pas avoir fait , à partir des textes plus spirituels de Ch. de Foucauld, plus d’emprunts à sa règle de vie : Évangile, Eucharistie, évangélisation. Mon point de vue, souvent répété, est celui d’un regard extérieur: voir comment cela se passe, quelle relation avec les attentes des hommes et des femmes d’aujourd’hui, au-delà de leurs croyances ou non croyances ? Je crains toute récupération.

Sommes-nous sortis du modernisme ? (J. Musset)

Quelques repères avant d’aborder ce livre.

  1. De quelle Église ? L’Église institution qu’un « hors-série » du VIF-L’Express nous révèle 2? Ou alors l’ Église, peuple de Dieu, dans la diversité de ses expressions, de ses vécus ?3 Ou encore, Église entre institution et mouvement4 ? Institution détentrice d’ un pouvoir, d’un savoir. Tout manichéisme est artificiel et dangereux.

  2. L’époque que couvre ce livre : approximativement de 1890 à nos jours. L’Église catholique fut longtemps une puissance temporelle, avec des territoires, des terres, des bâtiments, des banques, des troupes. Elle en est progressivement dépossédée mais n’est pas encore l’ « Église servante et pauvre » espérée par beaucoup.

  3. Mais nouvelle et autre dépossession par ce que l’Église a elle-même appelé le « modernisme », un danger qui menaçait un savoir, un pouvoir sur les idées, les comportements. Le modernisme disait « ose te servir de ton entendement », ose te donner à toi même les raisons de ta foi, de ton espérance. Plus encore, les découvertes de la science moderne ont battu en brèche nombre d’affirmations devenues obsolètes et fausses.

  4. L’Église qui après tout, ne concerne qu’un petit 1/5 de l’humanité, ne peut continuer à faire de la théologie en ignorant les autres richesses qui se trouvent dans les grandes traditions religieuses de l’humanité5.

  5. « Une religion n’est pas une fin en soi » écrit Gwendoline Jarczyck dans son entretien avec C. Geffré (p.247). Un peu avant, elle posait à C. Geffré : « vous avez écrit quelque part qu’il n’ y a pas à proprement parler de civilisation chrétienne, et qu’une culture d’inspiration chrétienne ne réussit que dans la mesure où le christianisme échoue ou a échoué comme religion ». C. Geffré répond : « ce que j’avais dans l’esprit en usant de cette formule excessive, c’est d’abord l’idée que ce que nous appelons la civilisation occidentale est d’une certaine façon, le fruit du christianisme » (p.246)….un peu plus loin (p.247) : « à considérer ce qu’a été le XXème siècle, force est de constater que ce sont les pays qui ont été évangélisés depuis des siècles, comme l’Allemagne, qui ont été le lieu de véritables crimes contre l’humanité ».

  6. La question de « la loi naturelle ».Elle s’imposerait à tous, du moment qu’ils agissent en pleine et droite conscience. Conscience éclairée oui, mais par qui ? Par une raison occidentale, dans la ligne grecque, thomiste ? Pour un théologien , Grégory Baur (2009), il faut reconnaître que la théorie de la loi naturelle est « devenue un instrument émoussé ».

    Elle est pourtant réaffirmée par le cardinal Josef Ratzinger devenu pape sous le nom de Benoît XVI. Les Droits de l’homme rappelle-t-il à l’ONU « trouvaient leur fondement dans la loi naturelle inscrite au cœur de l’homme et présente dans les diverses cultures et civilisations ». (G. Medevielle,s.a .)

    A l’opposé, si la culture contemporaine est basée sur l’autonomie du sujet, elle est aussi régie par un principe de solidarité avec les plus pauvres, avec la planète. Laudato Si l’a merveilleusement rappelé.

Mais entrons brièvement dans le livre.

Le malaise actuel qui pousse beaucoup de chrétiens à quitter, sur la pointe des pieds parfois, a les mêmes racines que celles qui ont déclenché la crise moderniste à la fin du XIXème siècle, à savoir le refus de l’Église officielle de réinterpréter l’héritage chrétien dans la culture de la modernité au sein de laquelle baignent les hommes et les femmes de l’Occident (6).

Trois parties :

  • la crise moderniste(1893-1914).

  • la période de glaciation dogmatique (1914-1960).

  • de Vatican II ( 1962-1965) à nos jours.

C’est surtout à travers les visages évoqués que ce livre est passionnant.Chaque visage témoigne d’une position de relèvement face à des vérités qui devaient avoir la solidité d’une statue…qui à la longue, devait s’avérer bien fragile. Au nom de cette vérité statufiée, des redressements philosophiques, dogmatiques, des semonces, des condamnations,..Derrière chaque visage, un combat, une conception, un autre savoir, une autre espérance.

Des figures  qui ont marqué la crise moderniste ?

Alfred Loisy, longuement évoqué et…excommunié (vitandus : à éviter).

Blondel et Laberthonnière 6. Deux philosophes qui sont aussi des théologiens.

Pie X (1904-1914). Une stratégie : surveillance, répression.Un serment antimoderniste.

La glaciation dogmatique ou la grande peur.

Le thomisme questionné, des condamnations en chaîne : jésuites, dominicains,..

Vatican II, des questions de fond qui demeurent

De quelques grands textes.

Des réactions conservatrices.

La chasse aux théologiens déviants.

La crise moderniste n’est pas terminée.

En terminant la lecture de ce livre, je me sens rassemblé dans ce que furent, dans une déjà fort longue existence, les lectures éparses de quelques théologiens auxquels l’auteur fait référence et replace dans le contexte de l’époque et surtout face à une église petit à petit contrainte de descendre de son présentoir. Cette religion avait « réussi » dans la mesure où elle se contentait d’une lecture tronquée, partielle de la vie de Jésus. Un scientifique, catholique traditionnel,comme moi pressentait suite aux lectures de Pierre Theilhard de Chardin7, Leonardo Boff, Marcel Légaut,… que quelque chose n’allait pas, que nos enfants chercheraient justice, liberté ,… dans d’autres directions.

Michel Ansay

07 janvier 2017.

 

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De Foucauld à Foucauld

Sommes-nous sortis du modernisme?

 
NOTES

1 Belge d’origine, elle avait tenté de tenir les deux bouts: vie apostolique et vie contemplative.Elle a été déposée de sa charge de supérieure des Mazes (Montpellier), chassée de sa fondation. Elle meurt à Bruxelles en 1961″après bien des années de souffrances à elle imposée par des bien-pensants » (pp.270-271).

2 Dans les secrets du Vatican, De Pierre à François, l’incroyable histoire des papes. 22 janvier 2016.

3 Voir par exemple: « Paroles de chrétiens en terres d’Asie « , Maurice Cheza (ed.), AFOM-Karthala, 2011,357p. Ou « La nouvelle évangélisation,Perspectives des opprimés », Léonardo Boff, Cerf,1990, 176p.. Ou encore le vieil aphorisme : »ecclesia semper reformanda ».

4 D.Preman Niles, « Ministère prophétique, la coûteuse fidélité du disciple » in M. Cheza, loc.cit,p.98.

5 Claude Geffré (entretiens avec Gwendoline Jarczyck), « Profession théologien », Albin Michel, 1999, p.203. Il citait Jacques Dupuis, théologien jésuite qui a beaucoup oeuvré en Inde.Son oeuvre majeure est : « vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux » (1997). J. Musset y revient aussi pp. 239 et suiv.

6 Pour moi, une belle découverte, ce Laberthonnière!

7 Il y avait à Bruxelles à la fin des années 50 , une « société Theilhard de Chardin » crée par Dominique de Wespin. Je participais régulièrement à ses conférences en tant qu’auditeur.