« Confessions d’un anthropologue », Michael Singleton, L’Harmattan, 2015.

Lire M. Singleton.

Pour moi, ce long voyage (291 pages sans beaucoup de respirations) commença de fait, il y a plus d’une vingtaine d’années avec PRELUDE international lors d’une rencontre à Dakar et fut scandé par la lecture d’articles, de livres, de lettres de Michael Singleton. Un tel voyage accepte le risque d’une mer tourmentée, d’horizons qui basculent, de pensées en geysers, d’un jardin à l’anglaise . Il s’agit pour moi, de se décentrer une fois encore, personnellement, en tant qu’ancien chercheur en ethno-médecine vétérinaire12, en tant qu’habitant d’un petit village hesbignon bien assis.

Je laisse de larges vides dans la lecture de la pensée de M. Singleton pourtant ruminée, pétrie comme une pâte bien ensemencée, ramenée à ses essentiels ( même si le mot ne lui plaira sans doute pas). Une anthropologie devenue une philosophie.

Peu formé aux sciences humaines, je mets l’anthropologie juste en dessous de la théologie. L’une nous parle de Dieu, l’autre de l’Homme. Mais n’y a-t-il pas là source de conflits ? On me dit que l’anthropologie révèle l’impensé en matière de relations, d’actes humains.

Que pensent les hommes ou disent les hommes de ce que pensent les dieux ? Que pense cet homme en disant ( ou en ne disant pas ) « dieu » ? Que pense-t-il en disant « bonne santé », ancêtres, mort,… ?

Le Professeur M. Singleton (UCL) qui a commencé sa carrière à Oxford avec Evans-Pritchard, a accumulé plus de 300 publications, parcouru des dizaines de pays, a combiné théologie, philosophie, sociologie, ethno- …

Chaque rencontre qu’il faisait l’amenait à poser la même question : qu’est-ce qu’ils pensent ?

« Lorsque j’allais en forêt avec les WaKonongo…c’était la forêt elle-même qui m’impressionnait autant qu’elle avait frappé les premiers explorateurs, à la fois par son immense monotonie et le calme de sa clarté généreuse. Dès notre première sortie ensemble, je me suis rendu compte que mes compagnons y voyaient encore moins que moi… Leur imaginaire spatial n’avait rien de l’espace géométrique et tout du milieu vital. Là où en quittant la culture (villageoise), je pénétrais dans la nature (l’environnement des écologistes), les WaKonongo ne se retrouvaient pas tant dans un milieu familier que carrément en famille » (p.171).

Difficile parfois d’accompagner cette pensée errante (dans la brousse WaKonongo mais aussi dans 10 cultures), nomade3, bouillonnante4, sous le regard des autorités ancestrales (qui furent un jour lointain, ecclésiastiques) mais de plus en plus persuadé que « ça » , la médecine, la religion, l’histoire,..  ça n’existe pas .

Ça n’existe pas

L’objectif du livre (et sa méthode) est un « bombardement tous azimuts, aléatoire, pour faire éclater l’atome de cette anthropologie qui fut la mienne » (p.11). « J’ai débarqué chez les WaKonongo avec ma religion et ma médecine dans mes bagages culturels. Il m’a fallu du temps pour réaliser qu’ils n’avaient ni l’une ni l’autre. Ils avaient d’autres choses qui, en les remplaçant déplaçaient les miennes »(p.38).

La première attaque a pour cible l’ethno-médecine devenue ethnocide (p.13).

Mais d’abord, qu’est-ce que la santé? La « santé » n’est pas cette réalité transculturelle qui répond unanimement à une même définition, celle de l’OMS5. Pour un MuKonongo, parler d’uzima (terme que rend mal la « bonne santé » à l’européenne) c’est aussi (p.15) : conjurer la sorcellerie, récolter du maïs à souhait, rencontrer du gibier lors de la chasse, posséder plus qu’une femme et, en fin de compte, partir en paix au village ancestral.

La maladie? Deux questions, deux cultures, deux postures différentes : « de qui vient le mal ?» et « de quoi le malade souffre-t-il ? » (p.21). M.Singleton rapporte d’autre part que ce qui tracasse le malade, c’est le « pourquoi ? », pas le « quoi ?» !6

Les médicaments ancestraux?(p.18). Ils ne valent rien sans l’aval des ancêtres. « Ce sont eux qui donnent la force de guérir aux plantes »7.

Le médicament (dans le cas d’une agalaxie soignée par une poudre blanche, sève séchée d’hévéa)8 apparaît comme le « sacrement » des ancêtres. Il est signe efficace9 de leur présence et de leur action.

On connaît un Singleton géomètre, manipulant les triangles (par exemple de l’ethnomédecine occidentale) et les carrés africains de l’uganga . Absorption de l’uganga dissous dans la biomédecine ou « translocation transformatrice qui se manifestera en une philosophie et pratique nouvelles du naître et de l’être bien » ?(p.41).

La tentation la plus sournoise, c’est de tenter l’annexion sur la base d’une mêmeté, d’une nature commune à tous les hommes. Je me dis donc: « au fond, ils se ressemblent , ils ont ceci ou cela de bon, de commun ». Dans une bonne intention le plus souvent (p.25).Prendre dans la culture de l’autre ce qui pourrait « concorder » avec la culture dominante, l’occidentale, qu’elle soit médicale , qu’elle relève de l’administration, de l’enseignement, de la religion10.

Un homme naturellement religieux ?

C’est la conviction de l’auteur quand, frais missionnaire, il arrive chez les WaKonongo de Tanzanie. Un peu plus tard, il constatera que « les différences entre mon conçu occidental et le vécu africain sont finalement venues à bout du ‘religieux’ comme phénomène universel et univoque ».(p.52).

Il y a comme une convivialité entre les ancêtres et les vivants. « Un MuKonongo ne verrait aucune différence …entre donner à boire en priorité à son père encore en vie et verser de la bière sur son tombeau(p.53). Le chef de famille MuKonongo n’adorait pas gratuitement , ni en continu, ses ancêtres ( muzimu)et encore moins les Ancêtres. Il s’adressait à certains de ses aînés(passés au village ancestral plus que « trépassés »)dans des circonstances bien précises….(p.55), bien concrètes pour la vie ou la survie individuelles ou du village.

L’auteur d’affirmer : « les WaKonongo n’étaient pas religieux ; certains se mettaient en mode religieux à titre personnel, ou en groupe, en cas de pépin : une femme pour remédier à sa stérilité, un clan pour solliciter de la pluie. Ils réagissaient au coup par coup… » (p.67).

Qu’y a-t-il dans la case « humain » au sens de l’Occidental et au sens de l’Africain ? Pour ce dernier bien plus de choses : le divin mais aussi l’infra-humain (l’animal, le végétal, le minéral (p.59)11.

On trouve ici une réalité qui reviendra souvent sous la plume de l’auteur :« une solidarité en réseau ». « Être lié ou ne pas être lié » est ma réponse générale à la question religieuse (p.68).

L’ego non occidental sait…qu’il ne peut naître, ni être sans que l’autre y soit pour quelque chose de crucial, d’indispensable(p.69).

Qui répond à l’homme en mal de réponses, affronté à des problèmes de toutes sortes (maladies, pluie,..) ? Le premier niveau de réponses est donné par les ancêtres. Ils ne sont pas loin et habitent le village à côté. Il y a des interlocuteurs de plus haut niveau. C’est par exemple le Seigneur des animaux (ou Lundimi chez les WaKonongo) ou encore la Variole en personne(p.75). Enfin , l’homme religieux entrevoit l’existence d’un Non Religieux Suprême.

Paradoxe? pas tellement, plus exactement l’existence d’un Dieu non religieux12?Le « hors religieux »est aussi le domaine du don pur et simple, du don à sens unique. C’est l’échange, surtout quand il est asymétrique ou inégal, qui représente le phénomène religieux par excellence (p.77).

Un long développement s’ en suit. Il a valeur d’exemple pour dire que « la religion,le mariage, le travail,la médecine,le développement… n ‘ont été qu’accidentellement ceci et culturellement cela, ne vaudrait-il pas mieux déclarer d’emblée que la religion, le travail, le mariage, la médecine, le développement…représentent ,de fait, ceci et non pas cela ? » (pp.84-85).

« Le Mariage » n’existe pas plus que « La Religion ». Il n’ y a pas de réel de référence absolument hors culture (p.93).De même, citant Heidegger : « La pensée…cela n’existe nulle part » -ce que nous imaginons être « La » pensée  n’étant que « la pensée occidentale, européenne » (p.95).

Et ceci qui parle au vétérinaire que je suis « On peut tenir à son chien sans en faire Le Chien par excellence » (p.102).De même, « the economy » n’existe pas (p.103).

Portons le débat sur le projet. Dans l’histoire, il est arrivé que certains Projets aient été compris comme un Projet universel. C’est notamment le cas des Projets impérialistes de l’Occident, anciens (hellénisation,romanisation du monde) , ou nouveaux(évangélisation, mondialisation) (p.107).Ce que l’auteur a appelé « l’expansionnisme ecclésiastique » des temps modernes.

Les missionnaires sont arrivés en Afrique peu avant les empires coloniaux et les anthropologues peu après, mais tous parlaient au nom d’une réalité aussi absolue dans leur tête, qu’elle s’appelât Dieu pour les uns et l’Homme pour les autres. Aujourd’hui, on voit mieux que l’un et l’autre de ces réels de référence n’avaient de sens que dans la culture occidentale de l’époque….(p.207).

Et maintenant sur le temps. « Et si pour finir, il y avait, de fait, non seulement autant de temps que de cultures… »? (p.127)13. Une vingtaine de pages ont leur fondement dans l’ « agriculture sur brûlis »14que l’auteur a pratiquée avec ses WaKonongo. Entre les sédentaires et les nomades ,es différences sont celles qui existent entre les triangles et les carrés.Pour les premiers, dans leur triangle noir, le Temps en principe , passe uniformément pour tout le monde (p.126).Pour les seconds, le vieux Jakobo, il ne savait jamais exactement l’heure. Ni lui ni les siens n’avaient d’intérêt à le savoir.

Le nomade est le seul à pouvoir profiter pleinement du présent (p.116).

L’espace?On ne peut demander à un MuKonongo « d’où venez-vous ? ». Mais seulement « qui êtes-vous ? » . Il répond : « je suis le fils de Kasalama… »15. « Être nomade, c’est aller simplement de l’avant sans fin (et surtout sans Fin)» (p.112).

Qui suis-je ?

Un étudiant, dans le bureau de M. Singleton à Louvain : « je suis mon grand-père ». Seul le vénérable vieillard méritait à leurs yeux l’appellation culturellement contrôlée d’homme enfin parfait.

La labilité entre l’humain et l’animal allait de soi pour les WaKonongo (p.142). Si cela pose problème, c’est en raison d’une culture dualiste qui n’a identifié que deux éléments dans l’être humain : le corps et l’âme(p.143). Un bœuf Nuer est plus qu’un spécimen anonyme de Bos taurus,un certain nombre de kilos de viande ou de litres de lait, il est le sacrement d’un arrangement matrimonial(p.151).

Les arbres, les animaux n’avaient pas seulement un air de famille, ils étaient de la même grande famille….Dans le rugissement d’un lion, ils entendaient la voix de celui qui avait été un chef ou qui pouvait être un homme,… « Je me retrouvais dans un milieu purement naturel et eux, dans un milieu on ne saurait plus culturel » (p.172).

L’Homme développé ?

« Néanmoins, à la longue, c’est le pillage de l’identité d’autrui, notamment par l’Homme chrétien ou le Capitaliste civilisé qui représente la plus littérale des déshumanisations. C’est un anthropophage en train de dévorer tout ce qui n’est pas occidental, ou occidentalisable ». En lieu et place de l’Homo Sapiens, voici l’Homo numericus16, voire « transhumain » (pp. 154-155).

Le prix de l’anthropologie

L’anthropologie « ça » n’existe pas non plus ! (p. 193).

Un long chapitre dominé, si je ne me trompe par les deux références, à chaque page, presque, à l’église catholique et à l’anthropologie. Elles souffriraient des mêmes maux.

Deux ruptures culturelles : celle de l’auteur (« En devenant apôtre puis anthropologue, j’ai connu une certaine déculturation et une réinculturation certaine »). Allant dans une autre direction, celle qui a permis à un Mgr Msakila, venu des bas fonds paysans, de parvenir à un haut lieu clérical (p.176) ou encore à un hypothétique MuKonongo17 de devenir anthropologue.

Il faut le dire : la plupart des Africains n’ont pas été convertis: ils se sont convertis parce qu’ils y trouvaient un avantage. Certains quittent leur carré pour jouer et gagner au jeu triangulaire: l’abbé africain promu cardinal, l’anthropologue africain engagé comme professeur dans une université africaine18(p.180).

Je suis donc bien conscient…

…que mon adieu à une certaine anthropologie19 ne réjouira pas ceux qui viennent à peine d’y entrer.

… que mes confrères religieux se sont sentis trahis par mon manque de foi ecclésiale…

…que mes collègues férus de développement, se sont sentis outrés par mon télescopage de leur raison d’être avec de la merde.

…que des militantes pour l’ordination des femmes n’aient pas souri lorsque j’ai exprimé ma préférence pour des prophétesses plutôt que pour des prêtresses.

Mais cela devait être dur.…(ici , je résume beaucoup trop)

Pour un vieux maoïste….

Pour des psy…

Pour un vieux polonais qui qui a tout sacrifié pour rester catholique sous le régime communiste…

Pour un vieux curé de paroisse d’apprendre que le juif de Nazareth aurait eu du mal….

Pour un vieux missionnaire d’apprendre que Jésus n’a jamais prétendu que les siens devaient baptiser tout le monde en son nom.

On n’a pas suffisamment pris en considération les coûts humains de la plupart des changements de paradigmes.

En attendant,il reste qu’en général, les choses changent quand le centre ne tient plus du dedans et non lorsque sa périphérie prophétise du dehors(p.185)20.

Eboussi Boulaga,

….un jésuite camerounais qui avait choisi de retourner vivre au village. Il avait proposé que le monde missionnaire observe un moratoire de dix ans. Ce renouement offrirait aux expatriés de se repositionner par rapport à la créativité des églises locales.

« Merci beaucoup de nous avoir appris comment nous débrouiller avec votre anthropologie académique, mais maintenant laissez-nous jouer en paix entre nous pendant une ou deux générations, puis revenez éventuellement entrer dans notre danse,… »(p.191).

Quant à voir l’anthropologie s’appuyer sur des logiques non-occidentales,il ne faut pas rêver!(p.208).

Le fait de comprendre et celui de connaître (p.270).

On me permettra ce saut d’une centaine de pages que M. Singleton consacre à ce qu’il appelle ses élucubrations idiosyncrasiques21 (un terme que je connaissais depuis les années de ma formation vétérinaire mais que nous n’utilisons plus. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit de développements pointus et personnels qui ont trait à la discipline qu’est l’anthropologie22).

Comprendre et connaître ! Sans doute, une des clés de la philosophie de l’auteur !

Dans le genre global du « savoir », il y a deux sous-espèces : le comprendre et le connaître.Il y a le point de vue académique qui s’arrête souvent au « comprendre l’autre »23, parfois dans un but pratique, opérationnel. Mais une autre anthropologie est possible. Elle vise non pas tant à comprendre l’essentiel qu’à faire reconnaître l’existentiel.

Comprendre, d’abord. Comprendre vient du latin cum + prehendere. C’est d’un saisir violent qu’il est question. On peut aussi penser à un acharnement chirurgical24 pour extraire des étants et des événements leur substantifique moelle.

Extraire et abstraire, pour aboutir à la nature humaine ut sic et en soi.(p.271).

Extraction minière et abstraction métaphysique: même minage de richesses irremplaçables. Le pillage des ressorts identitaires peut s’avérer pire que celui des ressources naturelles(p.273).

Connaître ensuite. cum + nasci , naître avec. Il y a encore le conatus de Spinoza : s’efforcer de rejoindre et de rapporter la réalité d’autrui. Ce réel est relationnel, il l’est d’abord existentiellement. Qui connaît, chemine avec autrui25,26 (p.273). Un livre27 de P. Ricoeur traite essentiellement de la lutte pour la reconnaissance.

Si on peut comprendre la maladie et la possession, on ne peut reconnaître que des malades28 et des possédés. S’agissant de la religion (une même religion selon les apparences), l’auteur avait conclu à l’existence de trois religions différentes : celle du peuple , foncièrement concrète ; dans les deux autres (version conservatrice ou prophétique), le peuple ne se reconnaissait pas29.

Le connaître est foncièrement animiste (deep ecology). Il octroie à toute chose le droit de se prendre comme une fin en soi30 et non seulement comme un moyen mis à la disposition de chacun (p.276). Jacob Kasalama et WaKamondo ont dit ce que l’apiculture et la possession signifient pour les WaKonongo.

Celui qui comprend, à l’inverse, tend à traiter l’autre, même humain, comme une chose.

Le livre se termine avec le projet d’un nouvel essai : pour une anthropologie libérante et libératrice et sur une parabole, un récit qui est un extraordinaire raccourci de l’existence nomade de l’auteur.

Juste un petit extrait :

« Dans ma jeunesse, des guides m’ont fait pénétrer dans une grotte qu’ils tenaient pour sacrée. …

….Je me suis cogné le front sur les pieds d’un grand Noir.

….Jambo! Mimi MuKonongo, weve mani ? Salut! moi, je suis un MuKonongo, mais toi, tu es quoi? Il marchait debout comme si rien n’était.

… Mon interlocuteur m’a alors invité à le suivre…C’est ainsi que je me suis retrouvé dans la lumière… » (p.291).

M. Ansay
28 mai 2015.

 

 

Notes

1J’appris là que pour un WaKanongo, la couleur du plumage de la poule avait plus d’importance que….

2Je fis donc quelques travaux avec le regretté Dr Kasonia Kakule de Butembo(ULG et Université du Graben,Butembo, RDC) qui avait récolté quelque 600 recettes de médecine vétérinaire dans le Nord Kivu (RDC). La question, lors de la comparaison de ces recettes était : y -a-t-il cohérence ? Qu’on nous permette de le citer ?

Et voici la question ou mieux, la mise à l’épreuve, l’hypothèse « zéro »: le tradi-praticien utiliserait n’importe quelle plante pour traiter n’importe quelle maladie ou symptôme. Est-ce vrai?

Cette hypothèse se trouve contredite par ce qu’il a appelé des « recherches de cohérences »(selon une méthode inspirée de J. Lehmann et M. Baerts,UCL).

Une première série d’analyses statistiques montre que des plantes, en nombre limité, sont utilisées « particulièrement souvent » en MVT. Ensuite, on remarque que ces dernières sont utilisées de manière très particulière pour traiter tel ou tel symptôme, par exemple, relevant de l’appareil digestif,Vernonia amygdalina. Il en est de même pour des plantes montrant une spécificité pour les affections de l’appareil respiratoire.

Une autre étude répond à la question:« quelles sont les symptomatologies les plus évoquées? » Elle fait ressortir les maladies les plus préoccupantes pour les éleveurs de la région.Et l’on retrouve les diarrhées, les verminoses, la theilériose, les mammites, .. maladies ou symptômes, à vrai dire, faciles à diagnostiquer.

Peut-on repérer des usages communs en médecine vétérinaire et humaine?Il s’avère ici que dans plus d’un cas sur deux (en ce qui concerne les diarrhées et les verminoses), la concordance est bonne.

Enfin,la confrontation avec les savoirs occidentaux! La littérature scientifique confirme dans une large mesure les usages traditionnels de ces plantes utilisées « particulièrement souvent ». Restait une dernière épreuve plus difficile, plus longue, en laboratoire: « les plantes utilisées par les tradi-praticiens dans les préparations anti-asthmatiques et antitussives relâchent-elles les muscles lisses de la trachée isolée de cobaye contractée par l’acétylcholine? » et cela à l’image de la théophylline, médicament occidental de référence?

Le Dr Kasonia voulait seulement montrer que médecine traditionnelle et médecine occidentale peuvent entrer en dialogue, que la riche diversité de la première pouvait se confronter avec ce que nous appelons la rationalité scientifique.Mais bien d’autres rationalités se trouvent encloses dans les médecines traditionnelles.

3« ..le nomade que je suis devenu ne fait que progresser de halte en halte » (p. 33), cueillant dans la forêt tropicale une fleur ici ou là, s’enroulant comme une liane (comme une spirale, image fondamentale dans le texte de l’auteur,p.68), retrouvant toujours son chemin.L’auteur y revient aux pages 127 et suiv. : « nomade à mon corps défendant ». « Jusqu’à la cinquantaine passée, ma vie a été une longue fuite en avant »… « Si, parti d’un triangle et terminant en beauté dans un cercle après être passé par un carré, je ne suis plus du tout le même homme, se pourrait-il qu’à la sortie de chaque halte historique une humanité totalement inédite reprenne le chemin? »(p.131).

4L’auteur n’avoue que deux ou trois « notes en bas de page ».Moi, j’en abuse. Ma pensée est sans doute ébouriffée, avec des tresses, ça et là.

5« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »(OMS).

6Faut-il opposer les deux médecines ? On pourrait le faire au nom d’une vérité, apanage de l’une et pas de l’autre. On peut aussi chercher les connivences et dire que la médecine de Kasonia Kakule n’est qu’un effort parallèle , plus ou moins cohérent, plus ou moins concordant avec la bio-médecine. On peut encore dire qu’elles ont l’une et l’autre leur part de vérité; on peut dire qu’elles répondent à des questions différentes, à des soucis différents, à des conceptions différentes de la santé,à des « anthropologiques » différentes…..

7Citation de E. Cambron et D. Delabie. Où veulent-ils en venir?Cheminements de communautés interclaniques en milieu coutumier. Idiofa RDC, Lutonda ya Kimvuka, 2008:80.

8Recourir à la théorie des signatures : dans l’aspect de la plante, la nature cache et découvre à la fois la propriété curative qu’elle entend avoir. Ici la sève blanchâtre de l’hévéa suggère un pouvoir galactogène.

9A-t-on fait la part d’un possible effet placebo causé , éventuellement, par la présence d’un guérisseur , de voisines chaleureuses ? (p.24).

10Discuter ici ce qui en religion, fait la différence entre inculturation et acculturation ?

11On ne résiste pas à évoquer ici l’occidentalisation des esprits (pour transformer le titre d’un livre de S. Latouche, l’Occidentalisation du monde ; Paris, La découverte, 1989). A des étudiants africains, à Louvain, l’auteur pose d’année en année , la même question : « Et si le monde entier était enfin développé ? ». La réponse est sempiternellement la même. Des transports en commun, des dispensaires en brousse, des coopératives distributives, des PME locales…(p.60).Réponses sympathiques , certainement mais toujours inscrites dans le triangle occidental amélioré. Mais on n’y trouvait pas de référence au carré africain suggérant une autre manière, originale, véritablement créatrice.

12« Dans nombre de rites d’initiation, le tabernacle se vide du divin pour le remplir d’humain » (p.78).

13« … hors de notre modernité laïque, le début n’est qu’un recommencement pour un hindou et que l’essentiel a lieu après la fin pour un chrétien »(p.137).

14Que, soit dit en passant, nous avons évoquée dans notre lettre n°29.

15« … plus tard, nos géographes se sont rendu compte que même chez des Africains à la résidence relativement stabilisée, le vécu régional renvoie à la personne du chef local et non à un territoire bien limité ».(p.115). « Quand le futur pèse encore moins que le passé, le présent est autrement plus prégnant pour un nomade qu’il ne l’est pour un sédentaire »(p.116). « Les WaKonongo vivaient au jour le jour… »(p.119). «…. axée sur l’accueil des choses… ». « ..la parfaite plénitude du présent nomade explique le peu d’intérêt des WaKonongo pour le passé et le peu d’intérêt qu’ils attachaient à l’avenir»(p.120).

16Dans notre lettre 32, nous évoquions le  cosmos mathematicus  avec G. Lafont.

17Lorsque l’on me demande « qui sont les Wakonongo ? », je ne peux répondre que « les miens »(p.218).J’ai préféré parler de « mes » WaKonongo et non « des » WaKonongo..

18« ….je n’ai que de la sympathie pour des collègues et amis africains qui ont réussi le safari de l’ancestralité indigène à la (post)modernité occidentale »(p.188)..

19« S’il existe une anthropologie à laquelle je dirais volontiers adieu, c’est bien celle qui ne réfléchit pas suffisamment sur les conditions qui régissent la production du savoir et sa pertinence sociale »(p.186)..

20Allusion que je ferais à « Université en débats » qui a motivé les premiers pas de notre site : « Socrate ».http://www.le-blog-de-socrate.net/presentation

21p.209.

22Quant à voir l’anthropologie s’appuyer sur des logiques non-occidentales,il ne faut pas rêver!(p.208).

23Peut-on classer ainsi l’apport de l’anthropologie en zone EBOLA ? L’allure épidémique de la maladie s’expliquant (en partie) par certains rituels pratiqués autour des défunts.

24J.-P. Changeux, pour qui tout est neuronal, dans un dialogue avec Ricoeur rapporté par l’auteur, affirme qu’ « il n’ y avait rien d’incompréhensible, seulement du présentement incompris ». Comprendre, cela donne des clés d’utilisation, de mise en équation, de maîtrise.

25« On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! » (Le petit Prince, A. De Saint Exupéry)

26Pour ceux / celles qui ont une culture chrétienne, on opposera le « vous ne comprenez pas encore! » de Jésus (Marc, 8,17) au « ils le reconnurent » (à la fraction du pain) (Luc, 24,31).

27P. Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, Folio Essais, 2005.

28Les « savoirs des malades », « savoirs d’expérience », un thème que nous avons développé dans notre lettre 26a.

29A propos de la décentralisation et des institutions importées: elles sont loin des gens. « Il faut ramener l’administration à la maison » disait un sage du Mali.

30Il permet à une montagne, à une vallée,… d’ester en justice.