Coran, Islam, pensée arabe (à travers 4 livres)

Les 4 livres:

La pensée arabe,

Mohammed Arkoun1,Puf, 2014.

Le Coran expliqué aux jeunes 2,3

Richard Benzine,Seuil, 2016.

Violence et Islam,

Adonis, Seuil, 2015.

Un islam pour notre temps,

Abdennour Bidar, Seuil, 2004/2017.

A travers ces quatre livres, j’ai voulu aller un peu plus loin dans l’approche du « fait islamique » notamment dans sa singularité atroce, celle dont se recommandent le terrorisme Daech et ses consorts.

Ils se réclament en effet de l’islam, voire du Coran.

Comment est-ce possible ? Une réponse rapide fera appel à la conjonction de deux facteurs :

  • un islam littéraliste, passéiste, se revendiquant de certains versets du Coran, particulièrement violents, appuyé par la branche wahhabite (salafiste) d’Arabie Saoudite4, prêchée dans certaines mosquées européennes.
  • et des circonstances particulières liées à une jeunesse en rejet des valeurs du monde occidental mais en soif de reconnaissance, d’idéal, de travail. On vit dans une société inégale, injuste, on n’attend rien du système. Peut-être la religion ?

Les 4 livres présentés abordent l’un ou l’autre aspect de ce problème.

Il y a tout d’abord le livre de Mohammed Arkoun.

Il est reconnu comme philosophe et historien. Il dresse une histoire de la pensée arabe dans laquelle l’ état, la culture, la religion sont étroitement mêlés.

Faits d’histoire : un développement fulgurant qui voit se succéder les dynasties (califats) omeyades (Damas) puis abbasîdes (Bagdad). Mais Bagdad est prise par les Turcs en 1258. Fragmentations. L’Islam chî’ite triomphe en Iran, l’Islam arabe est recueilli en Syrie et en Égypte. En Occident, l’Islam andalou se réfugie dans le Royaume de Grenade. Sans oublier les Mérinides du Maroc et les Hafsides d’IIfrîqiyâ.

Du XVIème au XIXème siècle, les Turcs Ottomans prennent en charge surtout politiquement, l’Islam arabe et méditerranéen.

Mêlés avec ces faits d’histoire, de profonds développements tant au niveau religieux que politique (État), philosophique (culture),…

Au niveau de la religion et de la culture, l’attitude traditionaliste se confronte avec l’attitude rationaliste ou encore l’attitude mystique.

Au niveau de l’État,on relèvera notamment l’irruption de la modernité (1798-1801, expédition de Bonaparte en Égypte) et plus récemment, face à la modernité, deux attitudes , la Nahd’a (renaissance) puis la Thawra (Révolution, notamment palestinienne). Le livre ne couvre pas l’époque du printemps arabe.

Il faut parler d’islams au pluriel.

Ensuite, le Coran expliqué aux jeunes de Richard Benzine.

Écrit dans une belle langue, non savante, le livre insiste sur « une parole devenue texte ». La parole de Dieu est une métaphore. Elle est créatrice et les religions n’en ont conservé que la trace.Le Coran ne se vit pas de la même manière à la Mecque et à Médine.

Sont ensuite abordées deux thématiques particulièrement interpellantes pour notre époque : les dispositions juridiques et la question de la violence.

Le Coran est un texte difficile et chacun doit faire l’effort (jihâd) pour le comprendre. Les musulmans doivent interroger leurs croyances. En quinze siècles d’histoire, l’islam a été tout et son contraire dans les situations les plus variées. Les djihadistes actuels sont les fils du présent, pas du passé5.

Mais voici un poète( Adonis), s’entretenant avec une psychanalyste de l’école freudienne (Houria Abdelfouaed).

Ils commencent par s’interroger sur l’échec du printemps arabe.Pourquoi? Il faut relire l’histoire, repenser les fondements, d’une manière différente.Car dans la conception traditionnelle, « s’il y a une avenir, il est dans le passé ».L’islam que prône le fondamentalisme est une religion sans culture.

Il y a d’abord un tabou, à savoir, s’interroger sur la violence dans le texte fondateur.Et elle peut-être terrifiante.

Daech est l’incarnation de la violence du passé.

Mais au sein de cet univers musulman,il y a la mystique, la philosophie, la littérature.La poésie est une question.La religion est une réponse …qui est le malheur de la question.

L’Occident ? En Europe, la société a vieilli et l’Occident continue à courtiser les monarchies qui ont du gaz et du pétrole.

Le progrès ? C’est une œuvre humaine, fondée sur la création et l’invention…Fonder de nouveaux rapports entre les mots et les choses, l’homme et le monde, l’homme et le progrès.

« Un islam pour notre temps » c’est ce que tente de trouver Abdennour Bidar .

Et ce titre lui-même invite à une refondation.Combien de temps l’islam pourra-t-il refuser le présent?La violence des composantes extrémistes exprime tragiquement une agonie douloureuse.

La pensée réformatrice est à la traîne, timide.Comment voir dans le monde moderne un événement spirituel sans précédent ?

Le nouvel islam se pensera dans la logique des droits de l’homme : « dans l’accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l’idée même de Dieu »(Levinas).

Mais l’humanisme est en crise.De mille et une façons, la personne humaine est bafouée par cette modernité qui devait lui faire toucher l’absolu. Comment trouver le moyen de sacrer tout être humain ?

La lecture du Coran provoque souvent un sentiment de perplexité : une parole toute en ruptures .Difficile pour un esprit moderne habitué à suivre une démonstration,…

Désordre du monde contemporain, désordre de l’islam ?

Vient alors à l’esprit l’image du « mirage ». Tout nous semble vide et vain. On est désabusé : les hommes sont « sans illusions », « ne se fient plus aux discours », « ne croient plus en rien »,…

Les droits de l’homme restent une abstraction,…Dieu, le bien,la justice,.. des mots creux,…Les ténèbres de l’inconscient installés en dedans de nous,…Injustices, oppressions, inégalités sont le lot de classes sociales, de pays entiers,…

Vient le Coran : : « Celui qui est altéré croit voir de l’eau ; mais quand il arrive, il ne trouve rien ; il y trouve Dieu auprès de lui 6.Le mirage est le lieu d’apparition privilégié de l’absolu.Le vide de l’existence moderne se renverse en absolu.

La proximité immédiate d’Allâh transforme le présent en présence (B113).

La démocratie n’existe quasi nulle part dans le monde musulman. Les droits de l’homme ne s’y étendent quasiment jamais à la liberté spirituelle et les minorités chrétienne ou juive, quand elles n’ont pas fui, sont ostracisées dans trop de pays.Il est temps que l’islam accepte en son sein la diversité, l’altérité, les multiples façons d’être musulmans et de se situer par rapport à l’héritage traditionnel.

Vers un islam des Lumières.

Voilà comme une invitation à aller plus loin …

Michel Ansay

17 avril, 2017.

Abdennour Bidar écrit p.38-39 dans « Plaidoyer pour la fraternité ».

(carnet philosophique.blogspot.com/31mai 2015):

L’autocritique au-delà de l’autodéfense, cela vaut dans les deux sens. Il s’agit, pour l’islam, de dépasser le premier réflexe de dire : « ça ne ma concerne pas, je n’y suis pour rien. » Pour la société française, de dire : « Ces terroristes sont revenus fous de Syrie, moi qui les ai élevés, je n’y suis pour rien. » D’un côté la posture victimaire, de l’autre celle du bouc émissaire. L’autocritique doit prévaloir sur ces logiques d’accusation entre la France et ses musulmans. « La France est méchante, elle ne veut pas de nous » contre « Les musulmans ne veulent pas s’intégrer et ils en sont incapables ».
Un autre regard dans La Libre Belgique du 190417 (Mohamed Aadel et Fouad Benyekhlef).Ils plaident pour la nécessité d’aborder, dans un esprit laïque, le concept d’islamité.« L’islamité conçoit l’islam comme un héritage culturel ou encore civilisationnel (valeurs, coutumes, culture, croyances, pratiques, etc.)et non comme une simple croyance’.
Non, nous ne devons pas penser à la place des musulmans. Mais il faut tolérer le doute, se réconcilier avec la critique.7La lettre prochaine sera consacrée à Fabien Eboussi Boulaga, cet immense sage africain qui toute sa vie, s’est battu, se bat pour avoir le droit de penser par soi-même.

 

Documents téléchargeables

La pensée arabe (M. Arkoun)

Le coran expliqué aux jeunes (R.Benzine)

Violence et Islam (Adonis)

Un Islam pour notre temps (A.Bidar)

 

 

Notes

1PUF, 2014,130 p. Pour cette dédition. La première, en 1975 (« Que sais-je? »).

2Nouvelle édition augmentée.

3Je commente en fin de cette recension, le livre de Malek Chebel, « Mohammed, prophète de l’Islam ». Robert Laffont, 2016, 298p.

4Et pourtant appuyé par les Occidentaux en besoin de réserves énergétiques fabuleuses.

5Assertion qui me pose problème!(p.215).

6 Coran, 25,39.

7C’est l’option de notre site. http://www.le-blog-de-socrate.net/presentation