Écrire, Pourquoi ?

Lecture de « l’éclipse du savoir » 1 de Lindsay Waters(2008).

Ce petit livre est écrit « de l’intérieur », par quelqu’un qui a travaillé longtemps comme éditeur non commercial dans le monde de l’édition universitaire américaine 2.
Ce qu’il écrit n’est donc pas généralisable, sinon que l’université est prise dans les rets d’une administration pour laquelle « le marché des produits et le marché des idées sont une seule et même chose ». A l’image de ce qui se passe dans l’ensemble de la société américaine, les administrateurs deviennent de plus en plus étrangers à leurs administrés. Les universités sont des entreprises, exactement comme toute entreprise cotée en bourse, ou,en tout cas, elles devraient l’être.

Sous le règne du quantitatif (in principio erat numerus):

  1. Le responsable scientifique du New England Journal of Medicine est contraint à la démission parce que les propriétaires de la revue désapprouvaient la position éthique qu’il avait prise afin de protéger la valeur de la publication. Les impératifs économiques devaient primer.

  2. La titularisation des enseignants devient de plus en plus du ressort des experts extérieurs qui ont lu l’article ou le livre. Les éditeurs s’abandonnent ainsi à l' »out-sourcing« . Les responsables dans les départements ont, dans une large mesure, renoncé 3 à établir pour eux-mêmes la valeur d’un candidat en tant que chercheur, et se sont mis à attendre la décision des éditeurs. « Vous êtes un collègue formidable, mais malheureusement, les presses universitaires d’Amérique ont décidé que votre travail était dénué de toute signification pour des raisons qui leur sont propres et dont elles vous ont sans aucun doute fait part; en conséquence de quoi, vous êtes viré ». Un doyen d’université (Duke) déclare : « Je fais plus confiance aux éditeurs et à leurs experts qu’aux départements ». On lit le nom des revues figurant sur le CV au lieu de lire ses articles eux-mêmes.

  3. Mais lit-on les livres ? Les achats par les bibliothèques universitaires, en particulier de livres cartonnés, déclinent rapidement. Le livre imprimé comme instrument de recherche serait-il mort? Les responsables des bibliothèques veulent acheter du matériel électronique plutôt que des livres 4. Les livres ne seraient pas lus mais seulement comptés ?

  4. « Je proteste au nom des bons livres noyés dans le flot des mauvais ». Mais les chercheurs ont besoin d’écrire! L’équilibre entre deux éléments, la production et la réception, a disparu. « Les revues comme Nature, Science, Cell ,… sont des filtres d’excellence » 5,6.

  5. L’auteur parlant des « humanités » (pour les opposer aux sciences dites dures) déplore la perte de la faculté de juger par soi-même, un nivellement, une sorte de mort du sujet qui est invité à retrouver le groupe dans lequel se fondre.

  6. Ce qui compte, ce n’est pas, dit l’auteur, la production mais la réception d’un livre. Va-t-il à la rencontre des gens? Apporte-il des nouvelles idées ? Les auteurs réalisent-ils une expérience singulière?. Qu’est-ce qui fait la validité d’une assertion, d’un langage ? La pratique des experts ( une sorte d’impérialisme culturel?). Et reprenant F. Lyotard : « il n’existe aucune autre preuve que les règles soient valides que le jugement des experts qui les valident ». Il n’est plus question que de forme, jamais de contenu!.

  7. La question des générations. « Il nous faut reconnaître l’existence d’un conflit entre générations dans le monde universitaire et observer la manière dont les plus anciens s’efforcent de contrôler les plus jeunes ….lorsqu’ils imposent des critères de publications qu’eux-mêmes n’ont pas respectés et auxquels ils auraient été incapables de se soumettre. Cette guerre entre les générations se manifeste encore de deux façons, par la censure et le statu-quo. Il y a une tendance à censurer ce qui sort de l’ordinaire, à décourager quiconque de poursuivre des pistes intellectuelles originales. Cela dans le sens de ce que disait Hannah Arendt de la société américaine et de « sa tendance à normaliser les individus, à les faire se conduire selon la norme, à exclure la spontanéité et toute action remarquable ».

  8. Les livres peuvent nous changer, nous permettre d’entrer en relation avec nous-mêmes en vue d’une transformation. Tolle, lege, « prends le livre, lis-le » disait saint Augustin. 7
    L’auteur n’est-il pas sévère quand il considère que le savoir se réduit à une affaire de postes et de promotions ?. Ce savoir serait la démonstration que l’on appartient à un groupe défini, à un groupe professionnel, par exemple.
    Ceux qui écrivent des livres devraient le faire en s’extrayant de la collectivité !.

  9. Sainte ignorance! Avouer que l’on ne sait pas! Au contraire, exercer un contrôle total sur le savoir ! L’étudiant serait celui qui ne sait pas, le trou, le vide qu’il faut combler. On est loin de l’université (Humboldt) dans laquelle professeurs et étudiants forment la communauté en recherche !

  10. Il faut réfléchir à la relation entre savoir et silence. Heidegger avait relevé le fait que Socrate n’avait rien écrit. Un certain Jésus de Nazareth n’avait pas fait mieux.

Voilà un livre écrit à partir d’une certaine autorité, celle d’un éditeur dans une maison de livres américaine et donc un certain regard. Sa dénonciation va-t-elle trop loin? Avec le risque de détruire le blé et l’ivraie? Quoi qu’il en soit de certaines de ses outrances, il nous force à nous situer, que nous soyons producteurs ou utilisateurs de savoirs.

M. Ansay 03 novembre 2014.

1 L’éclipse du savoir,Lindsay Waters, Éditions ALLIA, 2008,137p.

2 Les presses de Harvard,Columbia, Princeton, Yale,…Cambridge, Oxford,….ont une puissance qui n’a pas d’égale en France. Ces presses sont sensées ajouter un label de qualité fort recherché par les auteurs.Au cours de l’année 2013-2014, les presses de Cambridge ont développé un chiffre d’affaires de £263.4m. En 2000, elles ont publié 2376 livres.

3 Chez nous, les thèses réunissent des jurys choisis parmi les meilleurs spécialistes internationaux.Mais les lit-on?Spécialement sous leur forme électronique?

4 Où en est l’open access? « La toile ouvre un accès sans précédent » reconnaît l’auteur qui continue  : « il n’est absolument pas évident que la toile soit le medium qui convienne aux mots »(126).

5 Mais leur prix ne va-t-il pas éloigner nombre de lecteurs?

6 « Les mirages de l’excellence » , dossier de la revue « Esprit »(juillet 2012).Il y est notamment fait allusion aux dangers d’une réforme trop homogène qui négligerait les logiques différentes entre sciences dures et sciences humaines.

7 Nous pouvons faire le compte des livres qui nous ont transformés. En ce qui me concerne, j’aimerais ce petit hommage à Thierry Verhelst (1942-2013) et à son livre: « des racines pour vivre » que j’ai « mangé » en une journée il y a longtemps déjà!