La marché des connaissance (par Lawrence Busch)

Néolibéralisme, enseignement et recherche

Lawrence Busch (Éditions Quae, Versailles,2014, 158p.)

Donc, les connaissances sont un bien marchand, que l’on peut produire, vendre, acheter.

L’instituteur deviendrait un agent économique, récompensé par sa contribution à l’ « élevage » d’autres agents économiques. De même, le sociologue, l’anthropologue, … seront distingués dans la mesure de leur enrôlement dans ce processus. Évidemment, l’ingénieur le sera à la proportion du pont qu’il a construit.

Un monde simple se met en place, monde d’échanges sur la base d’une seule unité de change (l’euro, le dollar, le yen,…). Une série d’autres unités de valeur sont au mieux obsolètes : la justice, l’égalité, la solidarité1,…

L’université est entraînée dans ce vaste mouvement. Elle est touchée dans ses fondements.

En empruntant au livre de Drèze et Debelle, on trouverait 3 légitimations de la place de l’Université dans la société :

  • L’Université de von Humboldt. Son penseur le plus éminent fut le grand philosophe K. Jaspers. L’humanité aspire à la vérité. C’est la responsabilité partagée d’une communauté de chercheurs, enseignants et étudiants. Qui enseigne, cherche. Qui apprend, cherche et enseigne à son tour. « Enseigner, c’est faire participer au processus de la recherche2 » (K. Jaspers). L’université est spéculative3. Un principe d’organisation est la liberté académique.
  • L’Université de A.N. Whitehead.La société aspire au progrès.Recherche et enseignement sont au service de l’imagination créatrice. Les nations progressistes sont aussi celles où les universités sont florissantes4.Faire travailler ensemble deux générations: celle des jeunes imaginatifs, celle de l’âge mûr, expérimenté.L’institution les met à l’abri des contraintes et des pressions des autres activités professionnelles. »Une université transmet les connaissances mais elle le fait avec imagination ».
  • L’Université de Napoléon. En résumant à l’excès: l’université est un moule intellectuel au service de la stabilité politique de l’État.L’idée médiévale d’une communauté autonome des maîtres et des étudiants, vouée à la recherche libre de la vérité, a cédé le pas à la notion diamétralement opposée d’un corps discipliné et solide de hauts fonctionnaires, extension de l’autorité politique 5.
  • Une quatrième légitimation ? Car quelque chose a changé :l’université n’a plus le monopole de la vérité6. Elle n’est plus le berceau du progrès mettant ses chercheurs à l’abri de maintes contingences.Elle se voit contestée dans ce qui était son ADN : la recherche, l’enseignement, le service à la société.

    Ces activités sont examinées par le livre, à l’aune, si l’on peut dire, de la vague néo-libérale et de ses concepts, de sa philosophie.

    Peut-on citer T. Hobbes7, qui dit les choses à sa manière, brutale ? «Ceci est aussi une conséquence de cette guerre de chacun contre chacun : que rien ne peut être injuste. Les notions du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste n’ont pas leur place ici ».

    Le traité transatlantique, TTIP8,  tel qu’il se se négocie, en est l’illustration: « imagine-t-on des multinationales traîner en justice les gouvernements dont l’orientation politique aurait pour effet d’amoindrir leurs profits ? Se conçoit-il qu’elles puissent réclamer — et obtenir ! — une généreuse compensation pour le manque à gagner induit par un droit du travail trop contraignant ou par une législation environnementale trop spoliatrice ?9 ».
    Des multinationales au-dessus de la loi ou mieux, hors la loi ? Reprendre T. Hobbes10 : Un peu plus loin, il écrit  en effet :
    « là où il n’y a pas de loi, rien n’est injuste ».

    Un diagnostic :

    Au niveau de l’administration, les yeux sont rivés sur le classement de Shanghai.

    En ce qui concerne l’enseignement, que faire pour l’étudiant client ?

    Et pour la recherche, quelle comptabilité pour évaluer, classer, récompenser les chercheurs ?

    Quelles réponses aux attentes du public, notamment en ce qui concerne les enjeux liés à une technologie débridée ?

    L’idée d’un bien commun qu’est la connaissance, propriété de chacun , au service de tous, cette idée paraîtra démodée. « Il faut réinventer la recherche et l’enseignement supérieur » écrit l’auteur (p.117). Aller vers des communautés d’apprentissage, construire une écologie du savoir. Plusieurs possibles, plusieurs savoirs,…

Petit livre, grand livre.

Bien à vous,

Michel Ansay
02 septembre 2016.

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Le marché des connaissances

Notes

1 Pour Friedrich Hayek, un des principaux théoriciens de l’ultralibéralisme,« la solidarité est un obstacle à l’avènement de « l’ordre engendré par l’ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché ». Cité par Alain Supiot (interview parue dans « Études », septembre 2016, p. 63)

2 J. Drèze et J. Debelle, Conceptions de l’université, Éditions universitaires, Paris, 1968, 135p.

3 J.-F.Lyotard, La condition postmoderne,Aux éditions de Minuit,1979, 109 p

4 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.66.

5 J. Drèze et J. Debelle,op.cit.p.90.

6 La commission Enseignement d' »Université en Débat » de l’université de Liège écrivait que « l’université se voit dépossédée de sa principale responsabilité, c’est-à-dire de définir ce qu’il est bon de chercher, de savoir et d’enseigner ».

7 T. Hobbes, Leviathan, Folio, Gallimard,pp. 229.

8 Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement.

9 L.M. Wallach, Le Monde diplomatique, nov. 2013.

10 T. Hobbes, loc.cit.p.230.