Lecture non religieuse de « Laudate si » (24 mai 2015)

Je n’ai pas l’habitude des encycliques papales. J’en connais quelques titres. Deux ou trois ont marqué le cours de l’histoire récente. Pacem in terris fut importante pour ceux et celles de ma génération. Je crois pourtant que « Laudato si » m’est (nous) est adressée ! Le pape veut entrer en dialogue avec tous au sujet de notre « maison commune ».

Des amis m’ont demandé un résumé de ce long document (72 pages). Résumer, c’est appauvrir et surtout risquer d’écorner le souffle qui traverse ce texte. J’en suis venu, je crois, à 17 pages. Leur insuffisance créera, je l’espère, l’ardent désir d’aller plus loin, au texte intégral! Mais enfin!

Je voudrais en faire une lecture non religieuse. C’est-à-dire non liée à une croyance personnelle (qui divise) mais en choisissant un point de vue externe, en surplomb, qui essaye, face aux enjeux, de trouver des issues, certains diront, des raisons d’espérer. C’est aussi, je crois, le point de vue du pape. Il n’est pas interdit de rechercher des cohérences, des points de rassemblement.

Laudato si. « Loué sois-tu Seigneur avec toutes tes créatures ! ». François d’Assise est l’exemple par excellence de la protection de tout ce qui est faible, d’une « écologie intégrale ». Pour le pape François, la préoccupation de la nature et la justice envers les pauvres (les exclus)vont main dans la main. C’est à mon avis, le sceau de l’encyclique. Mal fait aux pauvres, mal fait à l’environnement : les deux péchés d’aujourd’hui.

Jetant un coup d’œil rapide sur un texte de cette envergure, on est tenté de repérer les insistances, voire les redoublements de mots, d’expressions. Ainsi « tout est lié » est une expression qui revient au moins 6 fois. Les mots « beauté « , « relation » ne sont sans doute pas moins fréquentes. Il y a aussi une détestation de la superficialité (qui est qualifiée de joyeuse ou irresponsable), de l’immédiateté notamment politique. Ce qui me frappe aussi, c’est la largeur de l’horizon de François, un horizon dilaté. L’écologie, cela va de la nature à l’écologie de notre corps, à l’écologie de la relation trinitaire.

Le fond de l’intervention papale est, je crois, que ce sont les mêmes mécanismes qui écrasent les petits parmi les hommes et les petits de la nature (biodiversité notamment, chantée par François d’Assise). Est condamnée la soumission à un paradigme (une explication du monde, une manière de le voir) où la technique a conclu un pacte avec l’argent dans un but de domination. Les choses, les arbres sont ainsi ramenés à leur seule valeur marchande.

Mais il se passe des choses dans notre maison. Il ne faut pas fermer les yeux, balayer sous le tapis. Ce qui se passe doit faire l’objet d’une prise de conscience, voire d’une souffrance personnelle pour reconnaître enfin la contribution que chacun peut apporter.
Pollution et changement climatique, culture du déchet, question de l’eau et de la biodiversité, dégradation de la vie humaine, dégradation sociale, inégalité planétaire. Environnement humain et environnement naturel se dégradent ensemble. Écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. L’inégalité affecte des pays entiers et il faut reconnaître l’existence d’une
« dette écologique » non soldée. Nous exploitons les pays du Sud et souvent, nous les laissons avec de grands passifs humains, du chômage, de la déforestation,…et quelques œuvres sociales qu’on ne peut plus maintenir. Dette extérieure (financière) des pays pauvres et dette écologique ne sont pas traitées de la même manière : injustice !

Le pape aborde alors la question de la racine humaine de la crise écologique. Comment la comprendre ? En deux mots : il s’agit de la globalisation du paradigme technocratique. La foi d’aujourd’hui, c’est une foi occidentale (ethnocentrique dirait M. Singleton) dans le terrible pouvoir de notre science. Technocratie, dogme infaillible de l’utilité ou utilitarisme. Au service, dit le pape, d’un anthropocentrisme dévié. Un rêve prométhéen de domination de la nature a donné l’impression que la sauvegarde de la nature, c’est pour les faibles. Nous devons apprendre à vivre dans un monde où l’on peut dire « tu » à la nature comme à n’importe quelle personne, dans une ouverture au « Tu » divin.

Cet anthropocentrisme dévié donne lieu à un style de vie, à un relativisme pratique selon lequel tout ce qui ne sert pas les intérêts personnels immédiats est dénué d’intérêt. Une seule obéissance est nécessaire: aux formes obscures de l’économie du marché. Mais sur quoi s’appuyer pour refuser la traite des êtres humains, le narco-traffic, le commerce des diamants du sang ?

Dans cette encyclique aux richesses inouïes, relevons encore la réflexion du pape sur l’innovation biologique. Entre autres choses, n’a t-elle pas contribué à la disparition progressive des petits producteurs, à la perte de la diversité aussi bien culturelle qu’environnementale ?

Que serait une écologie intégrale que le pape appelle de tous ses vœux ? « Tout est lié ». Il n’y a pas deux crises séparées : la nature, la pauvreté. Si un endroit est pollué, il faut analyser le fonctionnement de la société. Nous vivons dans des systèmes de relations (écosystèmes) dans lesquels la perturbation d’une relation (par l’argent, l’appétit,..), la volonté de dominer (par la technique,..) ou d’agrandir (l’espace, toujours plus),… contaminent l’ensemble de la société.

Quelle société ? Quelles relations ? Celles que nous construisons avec nous-mêmes, avec les autres humains, avec la nature, avec Dieu.

L’écologie intégrale se déclinera au niveau des institutions, des lois (celles-ci peuvent être correctement écrites mais sont -elles efficaces?), de la culture (respect du droit des peuples), de la vie quotidienne (transports, beauté des quartiers,.. ). L’écologie intégrale a deux principes de base : le bien commun et la justice entre générations.

De l’écologie intégrale à quelques lignes d’orientation et d’action. Il semble que dans ce chapitre, avec constance, le pape évoque la nécessité du dialogue. Il est politique ( au niveau international, national, local). Il nécessite la transparence dans la prise de décision.Une phrase me touche beaucoup : « la politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats et au paradigme de l’efficacité de la technocratie ». Une autre clé de voûte de l’encyclique.

En pratique ? Miser sur un autre style de vie, rejeter le consumérisme compulsif et obsessif. Remettre en cause l’idée de progrès et de propriété,…Mais ceci (qu’on n’attendrait pas dans une encyclique qui n’en finira pas de nous étonner!) : « si une personne a l’habitude de se couvrir un peu au lieu d’allumer le chauffage ! »1. Trier ses déchets,.. : bref, une conversion écologique !

Pour finir. Nous n’avons pas développé un long chapitre qui portait sur l’Évangile de la création. Le pape y revient à la fin de son encyclique. Car l’univers se déploie en Dieu. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage d’un pauvre. Il faut trouver Dieu dans ses créatures.

La Trinité, une trinité de relations. Un monde créé selon le modèle divin est un tissu de relations. Tout est lié !

Michel Ansay
26 juillet 2015.

Voir encore mon blog, vieux grenier :
http://partagesavoirs.blogspot.be

Document téléchargeable

« Laudate si »: une lecture non religieuse 

Note

1 Un pape qui nous dit de mettre un vieux pull en hiver ! (quelque chose change!)