Les familles africaines et le mythe de l’Occident

Destins migratoires singuliers.

Sous la direction de Joseph Gatugu

IRFAM, L’Harmattann 2015,243 p.

familles africaines

La photo, en page de couverture , qui introduit, le livre montre un couple africain vu de dos, à pied, sur une chaussée de Belgique, abandonnée, dirait-on aux voitures. Car il n’est nul autre être humain sur la photo. C’est le monsieur qui « pousse » la poussette dans laquelle on devine un enfant (de dos aussi ); la dame se charge d’un paquet de courses  et tire un caddie. Existence ordinaire, dira-t-on ?

Ce qui fait mal, c’est que les gens y sont vus de dos. Ont-ils refusé le face à face ? Sont-ils en fuite ? Ils tirent ou ils poussent , ils s’éloignent de l’opérateur.Ce n’est pas une attitude de combat, ils ne viennent pas vers moi, dans une démarche d’agression (au sens étymologique :aller vers) qui est, dit-on , le début d’une rencontre : « c’est moi ! ». Hostilité, amitié?

Je ne sais si cette photo résume le livre. Ces gens abordent l’Occident, de dos. Interpréter l’Occident « de dos », tourner le dos à un « mythe » , à un mensonge ?

Le livre reçoit une préface d’Altay Manço. Comment les Africains1 vivent-ils leur immigration en Occident ? L’insistance est mise sur le fonctionnement d’un réseau, de réseaux plus exactement. Dans le pays d’accueil mais aussi dans les pays traversés et surtout dans le pays d’origine. Une partie importante du livre traite de ces va -et vient entre pays d’accueil et pays d’origine : c’est la signification de la « famille élargie ». On n’a pas assez étudié l’intérêt de ces réseaux personnalisés par des ambassadeurs itinérants, multiculturels : au niveau économique, social, à celui du rapprochement des peuples, de la solidarité Nord-Sud.

Malheureusement, on n’a pas pris la mesure de ces échanges. Ils sont biaisés, inégaux, non reconnus.

On pourrait dire qu’il y a l’Occident rêvé et l’Afrique désespérée. Ou au contraire, l’Occident menteur et l’Afrique qui se bat, riche de possibilités naturelles et humaines. Cette dichotomie serait trop facile. Rude tâche pour les chercheurs, que celle de démêler un imbroglio qui mêle le vrai et le faux, l’espoir et le désespoir2.

L’immigrant se trouve devant deux tâches. Il se doit de reconfigurer les rôles familiaux, notamment dans le couple. L’opposition est frontale entre les valeurs africaines et les conceptions occidentales. Bien des familles vont sombrer corps et biens, si l’on peut accepter cette image.La seconde tâche concerne l’éducation des enfants et notamment celle des adolescents perdus dans un monde aux repères mélangés, flous,…Qui suis-je ?

Mais d’abord, deux itinéraires singuliers .

L’exil des Mauriciens, tout d’abord. Peuple fait d’immigrés (il n’ y pas de populations autochtones), d’Africains, descendants des anciens esclaves ‘(« créoles ») mais aussi, d’Asiatiques en grand nombre, d ‘Européens,… Les migrations dites « matrimoniales », étaient le fait de filles qui voulaient trouver un époux en Suisse… et le trouvaient ,… souvent dans une ferme…

Celui d’immigrés au Canada. La loi canadienne a fort évolué.Elle concerne , depuis quelques années, des travailleurs qualifiés professionnels (TFQ), groupes de migrants désormais privilégiés.

On peut, en focalisant, considérer deux choses.

La concrétisation de la « famille étendue » et de ses devoirs se traduit par la Westerunionisation des échanges. Une autre conséquence, inattendue, est l’arrivée d’enfants en âge d’école.Leur présence a permis le sauvetage d’écoles menacées par la raréfaction d’enfants dits « autochtones ».

La contribution de Joseph Katungu dépasse le cadre étroit que son titre : « les nouveaux célibataires géographiques » paraît restreindre.

Il aborde, si je puis dire, différents points de vue.

  1. Celui des parents. Famille disloquée au départ car le regroupement familial n’est pas chose facile. Des histoires séparées ; des âges qui apportent leur lot d’événements fondateurs, de rencontres heureuses ou non, d’influences et de fortunes diverses.
    Homme et femme se voient embarqués dans des aventures ou plutôt des situations « déchirantes ». L’auteur s’étend sur cette problématique complexe.
    Où est l’avenir ? Ici , là-bas ? Riche discussion des facteurs « push » et « pull ».

  2. Les enfants ? Nés au pays d’origine ou nés en Occident ? De nouveaux rapports aux parents , à la société nouvelle dont il faut décoder les valeurs, les attentes.

  3. Les anciens ? Finir leurs vieux jours dans une société qui les ignore ( non productifs) mais prend en charge les soins de santé, les besoins essentiels,…ou au contraire , dans la société d’origine : l’ancien y est respecté , sa mémoire valorisée, sa parole écoutée (si pas entendue)…

La question du divorce est abordée de manière plus spécifique par Jacques Kabongo Mubalamata

Des chiffres, une enquête.L’auteur déplore le fait qu’à ce jour, filles et garçons se marient sans avoir reçu le solide bagage moral ou culturel qui au pays d’origine, était un rempart contre les vagues du divorce.Les parents n’auraient plus rien à transmettre ? Pourquoi ne pas créer une école des parents ?

Mais les causes rapprochées ? Le vide d’échanges, la perte du dialogue. Et encore, le changement de statut social, l’épouse devenant « chef de ménage ». Difficile à accepter dans la culture africaine !

Et encore, la mauvaise gestion du budget du ménage.

Et les jeunes issus de l’immigration?Le sujet est abordé par U. Manço, R. Mireille-Tsheusi, B. Kalonji.

Trop brièvement.

Une Afrique « essentialisée ». Comme s’il n’y avait qu’une Afrique subsaharienne!De la part des intervenants de l’administration (stigmatisations, discriminations) aussi bien que de la part des jeunes Africains eux-mêmes. Ils ne connaissent pas leurs origines si ce n’est à travers le prisme colonial. Une lecture post-coloniale s’impose.

Autre constatation(parmi bien d’autres) à propos des « bandes urbaines » et de leurs violences. Non pour des objectifs de vol,…mais une violence tournée contre eux-mêmes. « Les jeunes noirs ne s’aiment pas ».

En refermant ce livre. Que d’existences gâchées par le fait d’une politique qui est basée sur la réduction à l’inexistence. « Vous êtes de trop, vous êtes inutiles ! ».

Un livre qui en appelle d’autres comme celui-ci dont le titre est une question : « Quelle terreur en nous ne veut pas finir? » (Freric Boyer Edit. P.O.L. ).

Bien à vous,

Michel Ansay (07 décembre 2015)

 

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Familles africaines

 

Notes

1 Il s’agit des Africains subsahariens, venus de RDC, le plus souvent.Le livre ne prend pas en considération la question des arrivées, quelles qu’en soient les péripéties. Ils sont là, ce sont des immigrés.

2 Voir dans le dernier Micmac (Nov. 2015) un dossier: Belgique: la fin d’un périple, le début d’une rencontre.