Les marchands de doute

N. Oreskes et E.M. Conway,

Poche-Le pommier,2010,541p.
Ce livre qui date de 2010, s’est poursuivi par un DVD (2014) de même appellation, sous la direction de Robert Kerner mais avec N.Oreskes et E.M.Conway.

Un gros livre. Il s’ouvre sur l’évocation de Ben Santer, un scientifique de haut rang, récompensé, reconnu, moderne, modéré dans ses convictions politiques, Il a en effet, été un des premiers à affirmer que l’on pouvait, avec un haut degré de certitude, dire que les activités humaines peuvent changer le climat de la terre.

Il est plus exactement, une analyse des stratégies de ceux qui ont tenté de déstabiliser des scientifiques probes, de moquer, de nier les faits, la  ‘vérité des faits1‘  que, réunis, ces hommes et ces femmes avaient mis en évidence.

Les thèmes sont nombreux : la cigarette, les pluies acides, le trou d’ozone, le réchauffement climatique, les pesticides (en la personne de Rachel Carson2). A ces thèmes, les résumés (en attachés) font un bref écho. Les auteurs sont des historiens réputés.

Dans cette introduction, nous voudrions nous livrer à une étude transversale du livre. Notre question n’est pas : quand le réchauffement atteindra-t-il 1, 2, …degrés ? quand la glace… ? Elle n’est pas : quelle est la vérité scientifique en matière de trou d’ozone, de pluies acides , de tabagisme passif, de réchauffement climatique,… ?  Elle est plutôt de comprendre comment le déni de savoir s’est organisé comme une vaste entreprise impliquant industries, fondations conservatrices et marchands de doute.

L’objectif des industries est de vendre leur produit. Celui-ci, la cigarette, un pesticide tel le DDT,… a permis des rentrées financières historiques… mais est attaqué en raison de sa toxicité pour l’homme ou l’environnement. Ou encore, les affirmations (en matière de réchauffement climatique, par exemple) qui impliquent la responsabilité humaine, imposent un changement de cap, une vision nouvelle, une mise en demeure faite à nos sociétés de changer notre manière de « consommer » égoïstement le monde. Un monde qu’il nous faut au contraire, « cultiver » , c’est-à-dire auquel il faut « rendre un culte ».

Voilà de quoi déstabiliser une industrie, ses productions, ses ventes. Voilà encore de quoi mettre en doute, menacer un mode de vie (way of life) injuste, prédateur que l’on voyait se prolonger indéfiniment, selon une sorte de loi sacrée inscrite dans l’histoire.

Réaction de l’industrie? Créer son propre organisme de recherche ou, dans les cas que nous étudions, plus souvent, s’adresser à des « think tanks », clubs de réflexion conservateurs, qui seront largement subsidiés. Ils ont leurs méthodes, leur philosophie (la liberté sans limites) pour fabriquer du doute : « doubt is our product ». Ils ont aussi leur main-d’œuvre : quelques scientifiques (parfois de haut rang) dévoyés ou soudoyés, des journalistes avides de carnages ou des politiques prisonniers d’électorats fidèles.

Il faut envisager cette trinité comme un tout organisé. Par exemple, en matière de flux monétaires, l’argent des producteurs ( cigarettiers,…) va aux clubs qui eux-mêmes stipendient la main-d’œuvre (media,…). C’est la trinité de la désinformation.

En face d’eux ? Une autre trinité, souvent déchirée.

  1. Les scientifiques. Dans leurs labos, leurs équations, leurs instruments de mesure. Des faits sont mis en évidence, soumis à la critique des collègues. Des conclusions toujours revues, précisées.

    Mais ce qu’ils disent est souvent difficile d’accès. Car ils parlent entre eux, se préoccupent parfois peu de l’interprétation des faits mis en évidence. Le chercheur est plus à l’aise avec les collègues d’une même discipline qu’avec le public. Il est redevable à ses pairs en premier lieu, quand il s’agit d’obtenir des subsides, de se voir reconnu au sein de sa discipline.

    Il faut un vrai talent pour « vulgariser » (le mot fait mal) ou mieux encore pour « informer », communiquer c’est-à-dire, parler au public.

    En Belgique, la « plate-forme wallonne pour le GIEC » ( groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), se donne la tâche (entre autres) de mieux communiquer, de se focaliser sur les faits en faisant en sorte de ne pas attirer l’attention sur les idées fausses3.

  2. Le politique, les politiques, sont eux-mêmes partagés. Selon des options de base conservateurs/ progressistes. Souvent en fidèles reflets d’une clientèle électorale. Parfois, l’un d’eux, jusque là, non convaincu, voire hostile à l’acceptation d’une responsabilité humaine, s’écrie, au retour d’un voyage au pôle : « mais c’est vrai ! »… et perd son siège de sénateur.
    La philosophie fondamentale est souvent la
    « liberté », non seulement de culte, d’opinion,… mais plus encore d’entreprendre, de faire du commerce4,… L’institut CATO en est un représentant, vieux de 40 années déjà. Il se fait l’avocat des libertés individuelles et des libertés économiques (sans les entraves de régulations multiples ), d’un gouvernement réduit, de la paix.
  3. Il y a enfin, « nous »: pleins de questions revendiquant un « droit de savoir », inquiets souvent, chercheurs aussi de cohérences entre nos savoirs et nos actions.
    Il y a un autre « nous »: repus de certitudes, bien dans ses convictions, à l’aise dans notre « tribu »et plus encore dans notre mode de vie, confiants dans les promesses technologiques: « tout va s’arranger ».
    Il y a « eux »: ils expérimentent le changement climatique parce que leurs champs, les parcours des troupeaux sont à jamais craquelés. La terre s’est rétrécie et il faut se la partager autrement5.

Deux trinités donc, opposées. Celle des marchands de doute, celle des « sachants »(comme dirait mon ami Augustin Cihyoka de Bukavu (RDC). Ils savent d’une science informée, critique, de tous les jours que la pollution, la prédation se sont étendues étendues, à la terre devenue ‘globale’, que l’homme est devant une responsabilité historique: « sauvegarder la création », je veux dire la création de la terre par l’homme.

Michel Ansay
25 Septembre 2017

http://partagesavoirs.blogspot.be

 

Document téléchargeable

Les marchands de doute

 

NOTES

1 Selon l’expression de Jean-Claude Monod, ESPRIT, octobre 2017, p.143.

2 Décédée en 1964. Et son livre, « Silent Spring » », » le printemps silencieux ».

3 Ce que l’on pourrait reprocher à ce livre? À ce résumé? Mais nous voulons d’abord mettre en évidence un système, une collusion d’intérêts.

4 La récente livraison d »Alternatives Sud », 2017,24/3 (CETRI) est consacrée aux « acords de libre-échange » et donne le point de vue du Sud.

5 Les pelouses du souverain syrien restent vertes et luxuriantes tandis que ses sujets voient leurs champs et leurs animaux dépérir. Sécheresses, iniquités du régime, révoltes? A. Malm, l’anthropocène contre l’histoire, La fabrique, éditions, 2017,p.200.