L’expertise au coeur de nos sociétés

Curieuse époque, saturée d’informations, de savoirs, de techniques, de conseils,… mais qui ne « sait pas » où aller, que faire, quelle décision prendre1.

Pour nous mettre sur le chemin, il y a les experts qui font le lien entre le savoir et l’action, entre le savoir et la décision.

Qu’est-ce qu’il y a entre le savoir et la décision, l’action? Un quelque chose que l’on a qualifié d’obscur, d’ « impur », d’imprécis. C’est le territoire de l’expert censé expliquer, éclairer, enseigner, prêcher, guider,… L’expert, le savoir couplé à l’action, à la décision. Un spécialiste qui sort parfois de son piédestal pour aborder des questions existentielles, des questions de justice, d’injustice. Il est présent dans les décisions personnelles, il est sollicité par l’Etat. Il répond à des questions.

L’expert n’est pas « pur » pour une autre raison. Il parle au nom d’un savoir qui est né quelque part. Dans une « société de la connaissance »,dans une association de malades, dans une communauté traditionnelle,dans un groupement d’habitants,…

Considérons chacune de ces sociétés par rapport à une question spécifique, la santé.

Le savoir médical moderne. Il est nourri de diagnostics, de médicaments.Un médicament est une pépite de science, un investissement lourd en termes financiers.Il est protégé par des brevets.

Le savoir d’une association de malades. Il est fertilisé d’histoires et de parcours personnels, de vécus, de rencontres d’autres malades.On parle d’un « savoir profane ».

Le savoir d’une communauté traditionnelle. Il a mis des dizaines d’années pour se constituer. Il est à base d’échanges gratuits, de foires aux savoirs. Il n’est pas protégé sinon par la reconnaissance de la diversité biologique (CDB, Rio de Janeiro, 1992) et ses suites.

Le savoir d’une communauté d’habitants qui se sent menacée par la proximité d’une activité polluante, qui constate tel fait épidémiologique (épidémiologie populaire) : des avortements, des malformations congénitales, des cancers de la plèvre,… Savoir vécu ou de « grand air ».

Savoir, c’est pouvoir. Envisager les savoirs en termes de pouvoirs. Pouvoirs d’échanges, d’accès aux techniques de communication, aux statistiques, …aux meilleurs experts. Il y a un « coût d’entrée énorme ». Inégalités colossales.

Les deux petits livres que nous recensons brièvement en attaché, abordent ces questions par deux biais.

Le premier tente d’éclairer la disparité entre un savoir dominant, nourri de science moderne, parfois, au contraire, fabricant de l’ignorance, des contre-vérités2. Seront ainsi abordées, très brièvement, des questions de toxicologie, de médecine ( notamment, la médecine par les preuves, l’ « evidence based medicine »), les savoirs profanes, le marché du médicament,…

Le second3 a un aspect plus généraliste. Qu’est-ce qu’un expert ? Que signifie l’expertise dans un système régi par ce qu’on appelle un nouveau système de management, en fait, des normes, des régulations qui visent à créer une sorte de consensus global qui nie les choix de société?

Le consensus mou, technocratique, un gouvernement des corps et des âmes s’impose à la fois aux individus et aux Etats. Aux individus, il refuse des droits d’accès aux biens sociaux. Un individu sans histoire, désincarné se voit intimer l’injonction : « bouge-toi ! , deviens employable ! » pour être consommateur.

L’Etat lui-même se voit déposséder de son rôle de correcteur des inégalités. Il ne veut pas redistribuer, ne connaît que des citoyens producteurs et consommateurs.

Les experts, l’expertocratie sont le « lit de Procuste » des Etats et des citoyens : on coupe les membres de ce qui dépasse, de ce qui n’entre pas dans le moule, de celui qui préfère habiter dans les arbres, de ce qui s’oppose au néo-libéralisme.

Michel Ansay

12-11-2016.

 

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Notes

1 Un petit livre au titre évocateur: « Décider de ne pas décider, pourquoi tant de blocages? » par Michel Claessens, Editions Quae, 2016, 129 p.

2 Dictionnaire critique de l’expertise, Santé, travail, environnement. Sous la direction de Emmanuel Henry, Claude Gilbert, Jean-Noël Jouzel, Pascal Marichalar, Presses de Sciences Po,P.F.N.S.P.) , 2015, 376p. <http://www.cairn.info/dictionnaire-critique-de-l-expertise–9782724617603.htm>

3 Corinne Delmas, Sociologie de l’expertise, La découverte, 2011, 128p..