Notre nihilisme

C’est aussi le titre d’un dossier d’ESPRIT, la revue d’E. Mounier, n° 403, mars-avril 2014, pp.13-184.

Nihilisme, mot que l’on n’emploie pas trop. Il renvoie à un « rien » et à un vide qu’il faudrait combler? Il n’ y aurait « rien » qui vaille la peine, dans des existences, les nôtres, souvent vides de sens, de joie et de bonheurs vrais.

Dans ce dossier, difficile, que nous tentons de résumer, à notre habitude, il est beaucoup question de Nietzsche, principal représentant, fin XIXème, de cette position philosophique.

Le nihilisme se décline sous différents aspects : un pessimisme profond, une abdication du vouloir, une démission de la volonté et selon les mots de Nietzsche, une perte des « valeurs suprêmes »1 . Il peut être extatique, attendant la venue d’un surhomme (ubermensch), maintenant que « Dieu est mort ».

Parfois, le nihilisme s’installe dans une sorte de jouissance qui trouve son réconfort et son avenir dans les progrès scientifiques et technologiques.

Si Dieu est mort, par quoi, par qui le remplacer ? Quelles idoles contemporaines en feront office ?

Où sont nos petits dieux ? Ricoeur est péremptoire : « dans le triomphe du bien-être ».

Ou encore, dans un déferlement d’images ou d’infos, un trop plein de certitudes qui empêchent de se situer.

Ou encore, dans cette multiplication de gourous, de conseillers qui donnent le tournis, dans une science qui ne sait pas trop où elle va, qui donnera, certes des moyens, mais en vue de quel but ?

Ou encore, dans les religions (catholique ou… ) elles-mêmes, mais n’ont-t-elles pas instillé la culpabilité, la peur,la comptabilité ?

Ou encore dans le retour à nos valeurs bien-aimées et rassurantes qui ont un temps, accompagné nos vies, nos civilisations. Mais quelle valeur ont nos valeurs ? Elles sont soumises à l’obsolescence, gagnent ou perdent à la bourse du temps qui passe.

Quelles valeurs seraient transcendantes, indépendantes des modes, des cultures ? La dignité de l’homme, l’amour, la vérité, le beau, la justice, l’égalité ?

Mais voilà, pour Nietzsche, le grand scandale, c’est la mort de Jésus sur une croix. Quel exemple que celui de se laisser crucifier !Une morale pour les faibles, les perdants 2,3

Si un certain Dieu est mort, bon débarras! Sentons-nous bien dans un climat d’athéisme en ce qu’il est, attente, espoir, espérance. Le chrétien sincère est peut-être aussi l’athée véritable.

Avec F.-X.Bellamy, je conclurai 111 : « à titre personnel, je refuse l’idée de m’engager pour promouvoir « mes valeurs » . Je voudrais parler pour servir en vérité le bien et la justice dans le monde contemporain : ce ne sont pas « mes valeurs » mais ce à quoi aspirent nos consciences, et ce qu’il nous appartient de chercher ensemble.

PS. Je retrouve le livre de Georges Thill, « la fête scientifique », 1973. Il a travaillé au Laboratoire de physique nucléaire au Collège de France et ce livre était un prolongement de sa thèse. Réunirait-on encore aujourd’hui ces deux mots? La fête scientifique se célébrerait-elle dans une communauté chrétienne ? Dans la grève comme dans la fête scientifique, il y a refus et attente d’autre chose. Toute fête est un moment de transgression, de rupture.

Pas loin d’un certain athéisme.

Michel Ansay

1er Juin, 2018.

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Notre nihilisme

NOTES

1 Selon les mots de Nietzsche.

2 Le sens à donner à cette mort ignominieuse n’est pas là. C’est une rencontre du mal, du mal ordinaire, aussi. Quelqu’un l’a traversé, en est revenu vivant. « Rien de prouvé mais quelque chose d’éprouvé. »Pour parler comme Ph. Roqueplo, « la foi d’un mal croyant », ch.9. Cité par G. Thill,La fête scientifique,Aubier Montaigne, 1973,p.267.

3 « Le scandale dans le sens strict, a trait à l’homme Dieu et prend deux formes: ou bien on va dans le sens de l’élévation, on se scandalise d’entendre un homme particulier se dire Dieu,agir et parler d’une manière qui révèle Dieu. Ou bien, il va dans le sens de l’abaissement;on se scandalise de voir que celui qui est Dieu est cet homme de peu, souffrant comme un humble… » (Kierkegaard, dans Widmer Gabriel, Kierkegaard et le Christ, Revue de théologie et de philosophie,13,1963, Heft4,p.295).