Penser et agir avec la nature, Une enquête philosophique, par Catherine Larrère et Raphaël Larrère , La Découverte, 2015.

Comment bien se comporter vis-à-vis de la nature ? Comment avoir une « vie bonne, des relations justes (voire des institutions justes) avec la nature »1 ? La question est philosophique.

D’emblée se pose la question : la nature et l’homme. Le petit « et » signe-t-il « un face à face » ? Un dualisme indépassable ? Mais quel est le poids de l’un et de l’autre ? Quelles relations ? Dominance, respect, collaboration ?
Mais s’agit-il bien d’un face-à-face 2,3 ?

Il faut sortir de d’un dualisme stérile, nature-homme, sauvage-civilisé. Introduire un troisième terme qui sera celui de la culture. « Votre nature, c’est notre culture » répètent à l’envi ceux et celles qui n’ont pas à la nature notre rapport duel. La nature a aussi un contenu symbolique, religieux.

Ainsi trouve-t-on la conception d’une éco-féministe pour laquelle la nature, c’est un « chez soi » où co-habitent4 humains et non-humains. Une co-habitation, cela signifie un partage des lieux, une négociation continue, des compromis répétés, … La forêt contient l’homme, l’homme contient la forêt.

Partant de ces deux conceptions, beaucoup d’attitudes découlent :

  1. La « wilderness » ou la nature sauvage, inviolée. Une nature dont l’homme serait absent ?Mais celle-ci existe-t-elle ? La nature n ‘a-t-elle pas été façonnée par des siècles de présence humaine ? C’est dans sa diversité que réside la grande richesse de la nature. Biodiversité végétale, animale, paysagère,..mais aussi culturelle.

  2. L’exploitation qui ne connaît pas de limites (« drill baby, drill !, creuse bébé , creuse ! ») d’une nature objet et qui n’a pas conscience de ses conséquences (climat, érosion,…).

  3. Les entreprises de conservation, de restauration. Mais qu’est-ce que conserver ? Restaurer ? Est-ce, comme on l’a écrit, l’art de la contre-façon5, 6 ?

  4. L’agro-écologie. Pour un dialogue homme-nature. L’homme, à l’écoute de la nature,la dévoile aussi , la découvre, étudie en particulier la sociologie des plantes. Une agriculture restauratrice aussi. A l’opposé d’une agriculture industrielle, prédatrice.

  5. D’un dualisme bien tempéré émerge la question de la justice, de la justice environnementale, de la répartition des biens de cette terre, terre commune ou monde commun.
    La question aussi des inégalités, du droit à la reconnaissance de spécificités, du droit des femmes (souvent en front de bandière s’agissant des luttes écologiques).

  6. La prise en compte de toutes ces approches signifie l’exploration de tous les possibles7, notamment par une recherche qui incorpore les aspects non strictement utilitaristes.

Voilà un livre qui ouvre à de multiples questionnements tout en mettant de l’ordre dans nos idées.

Michel Ansay
02 juillet 2016.

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Penser et agir avec la nature

Notes

1 Exprimé un peu avec la triade bien connue de P. Ricoeur : « le souhait d’une vie accomplie – avec et pour les autres – dans des institutions justes ». (Soi-même comme un autre).

2 De ce face à face, en évolution, un texte anglais de M. Singleton sur le combat de « Saint Georges et du dragon » témoigne excellement.
Ce fut d’abord un Georges écrasé par les divinités : l’homme Bambuti (pygmée) vit une existence précaire, au bon plaisir de la nature qui lui donne tout, qui est la bienveillance incarnée mais qui impose une reconnaissance absolue, presque « childlike », enfantine.
Selon une seconde conception, Georges est en équilibre dialectique avec l’Autre. L’agriculture pre-industrielle ? C’est une négociation à chaque fois répétée que l’homme doit reprendre avec celui qui donne la pluie. Cet intermédiaire, ce sacrement entre Dieu et l’homme, c’est un crocodile. Il représente les ancêtres, il représente toutes ces divinités cachées dans l’herbe,le végétal, l’animal et avec lesquelles il faut négocier, auxquelles il faut faire une offrande.
Enfin, Georges terrasse le dragon. Dominez le monde, il est à vous, à votre service. Si totalement à votre service qu’un contrat n’est pas nécessaire. Jus utendi, fruendi, abutendi, quatenus juris ratio patitur. (on ne cite que les premiers mots).
La globalisation est articulée autour du mot « développement » ou « occidentalisation » , le « Georges » est toujours en capacité/supériorité d’obtenir/d’extraire  le meilleur de l’autre.

3 La « deep ecology », écologie profonde est aussi représentative d’un face à face-à-face. Elle consacre par exemple, le droit d’une vallée d’ester en justice contre une entreprise constructrice d’un barrage.

4 Le mot « habiter » est riche de sens (humanité, bonne vie,…) et s’oppose à loger (..) beaucoup plus utilitariste.

5 Faut-il contrôler les techniques qui visent à artificialiser le vivant, effaçant les frontières entre nature et objet technique. Tout ( le corps humain,une semence,…) ne serait qu’artefact, oeuvre de faussaire.

6 Une question que va se poser l’intiative (heureuse) de création d’une réserve forestière ardennaise où se développera un habitat naturel. « Contre l’artificiel » nous dit « La Libre Belgique » de ce 1er juillet.

7 Notamment par une science qui donne ses droits à une approche non strictement utilitariste de la nature.