Vandana Shiva. Pour une désobéissance créatrice

Entretiens

Lionel Astruc

Domaine du possible,

Actes Sud, 2014, 191 p.

Vandana Shiva, on la connaît par ses interviews dans lesquels, vêtue de son Sari traditionnel, elle répond, discute avec un aplomb confondant qui laisserait pantois le plus futé de ses contradicteurs. Elle vit, elle a vécu ce qu’elle dit et ce qu’elle dit n’est pas de science théorique (elle est pourtant docteure en physique et en philosophie) mais d’expériences, de rencontres, de combats dans son Inde mais aussi dans tous les coins de la planète.

Lionel Astruc, par ce livre, lui donne l’occasion de se dire, de dire plus longuement ce qui fait sa foi dans l’homme, la femme, les communautés, les personnes en général .. mais attention, les entreprises ne sont pas des personnes !.

Son combat ou plutôt la conviction qui sous-tendra toute sa vie commence en 1987. Elle assiste, presque par hasard, dans un petit village de Haute-Savoie à une rencontre de responsables de l’industrie semencière et comprend alors qu’une stratégie se met en place en vue d’un oligopole international sur les ressources semencières et cela grâce au brevetage et aux OGMs.

Elle en voit par la suite, les manifestations. Cet oligopole signifie la fin de la souveraineté alimentaire . Désormais, au Mexique, on mangera des tortillas sans goût, on cultivera en Inde des patates « Pepsi », calibrées et creuses, mais bien adaptées à une transformation en « chips ». Elle constate que l’huile de moutarde indienne, traditionnelle, sera interdite et remplacée par l’huile de soja, objet d’une campagne publicitaire écrasant tout sur son passage.

Elle verra les agriculteurs séduits par la proposition de rentrées financières qui vendent leurs terres ou abandonnent les cultures traditionnelles (qui les nourrissent) au profit de cultures standardisées destinées à l’exportation.

Dans le domaine des semences, elle découvre la biopiraterie sous ses aspects les plus scientifiques : les plantes hybrides, les OGMs. Les firmes revendiquent des droits de brevetage liés à une invention qui n’existe pas puisque ce que font les firmes, c’est l’exploitation de caractéristiques génétiques sélectionnées par des générations de paysans. La guerre des semences n’est qu’un chapitre de la guerre des matières premières.

Elle constate les ravages : cultivateurs « sans terres » ou endettés qui se suicident, eaux polluées, forêts détruites et terres emportées, … dépendance face à l’industrie du pétrole (engrais, pesticides,..). Ces législations sur la propriété intellectuelle (ADPIC) sont d’une complexité inouïe, variant de pays à pays , en fonction des pouvoirs en place, des dîners d’affaires, …1, des fausses informations. Notre Vandana Shiva accusée d’être au service de Boko Aram !

Mais Vandana Shiva voit aussi se développer les résistances basées sur le droit de savoir et l’information juste, la lutte souvent victorieuse contre les brevets abusifs,la défense de la liberté des semences menacée par ce qu’on appelle parfois le « remplacement des semences ».Elle constate aussi que « tous comptes faits » , les petites entreprises produisent plus et mieux, mieux adaptées qu’elles sont à l’écologie locale, aux savoirs, aux goûts locaux,…

Mais surtout, Vandana Shiva met en cause la masculinisation de nos pratiques qui a déséquilibré le shakti. Dans la cosmologie indienne, celui-ci désigne à la fois le principe féminin et la force créatrice. L’éco-féminisme témoigne d’une autre relation, non plus prédatrice, à la nourriture, à l’environnement mais solidaire, attachée aux valeurs de conservation, de développement de la vie dans toutes ses expressions. L’homme devrait se convertir aux valeurs féminines.

Il faut lire Vandana Shiva et se demander si l’on accepte une servitude par rapport à la manière de manger, de se vêtir, d’être ensemble en société (soumis et insoumis), de croire aux mêmes choses.

Bref, il est temps de désobéir et de créer.

Michel Ansay

28 mars 2018.

Voir, de « GRAIN », « semences en résistance », une video (en espagnol ; sous-titres français) qui exprime mieux que nous, comme Vandana Shiva, le désarroi des paysans latino-américains face à la guerre que leur livrent les multinationales américaines. https://vimeo.com/218841301. https://www.grain.org/e/5916

Un dossier de Supporterres (SOS faim) dit aussi la détresse de la Pachamama bolivienne.

Document téléchargeable

Vandana Shiva, Pour une désobéissance créatrice

NOTES

1 Un numéro d’inf’OGM consacré à l’Amérique latine le montre à suffisance (https://www.infogm.org/6542-propriete-intellectuelle-lutter-contre-biopiraterie)